Un pas de l'autre côté de la ligne

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08 octobre 2006

Contes d'Outre plan: Douleur désincarnée

Dans "Douleur désincarnée", j'ai décidé de mettre en scène le surnaturel sur le fond d'une guerre qui, à elle seule, est plus horrible que toutes les situations d'intrusion fantastique dans la réalité: la guerre de Tchétchénie (une actualité récente est encore là pour nous le rappeler.

Le jeune Armin, porté pour mort, découvre l'existence des ombres sanglantes, des êtres parasites se nourissant de violence et utilisant les corps humains comme véhicules pour continuer les combats et se "nourrir". A la base, il s'agissait d'une simple nouvelle ayant pour but de me "faire la main" et destinée au forum des Songes du crépuscule. Mais en paufinant l'idée, et grâce aux bétas lectures de Lau et Raphaël de l'Antre de la Louve, ce texte s'est avéré être particulièrement adapté à mon recueil "Contes d'outre plan", extraits choisis:

Douleur désincarnée

"Un bruit mat suivit la chute du corps et les miliciens évacuèrent immédiatement les abords de la fosse, comme pour fuir des regards extérieurs. Mais qui pouvait bien les surprendre dans leur horrible besogne? Ils s’étaient rendus maîtres de la ville et il n’y aurait aucun témoin à leur dernière exaction.

Le poignard avait pénétré la chair du jeune garçon comme du beurre, et les hommes en gris en avaient retiré une macabre satisfaction. Un enfant de plus était tombé sous le froid de la lame ou la brûlure de la balle ; les miliciens tuaient indifféremment hommes, femmes, enfants et vieillards. Les premiers représentaient leurs pires ennemis, les combattants du Djihad, les secondes étaient encore assez nombreuses dans la ville, elles commençaient aussi à prendre les armes et beaucoup avaient été meurtries dans leur chair. Mais les enfants, surtout les mâles comme Armin, étaient les pires aux yeux des mercenaires : les futurs combattants, de la graine de boïvikis. Quant aux vieillards, résignés, ils n’avaient plus rien à perdre dans cette vie et n’en étaient que plus dangereux, après tout, ils incarnaient la mémoire de l’ennemi à abattre…

La zone de combat était à présent dénuée de toute vie, les cœurs des miliciens avaient été les derniers à y battre. Le corps inerte d’Armin avait lourdement percuté ce qui restait d’une femme. Tout était plus lourd dans la mort, même un enfant, un frêle garçon des faubourgs comme lui. Ses yeux fixes étaient rivés sur le monceau de corps jetés à la hâte dans ce trou poussiéreux, s’ouvrant comme un cloaque au milieu d’un champ de gravats. Armin reposait un torse tronqué, dont la poitrine ensanglantée était manifestement féminine, ce corps n’avait plus de tête, ni de mains, et ses jambes disparaissaient sous la chair des autres cadavres. Les mercenaires pro-russes étaient passés maîtres dans l’art macabre d’effacer l’identité de leur ennemi, une manière inégalable de les dépersonnaliser. Une disparue de plus ne retrouverait jamais ni son nom ni son corps…

Armin était un cadavre, mais il pouvait voir, et entendre. Sa conscience embrumée l’avertit qu’il devait tout de même être mort car il ne ressentait plus rien, ni froid, ni chaleur, ni douleur. Son corps et ses sens étaient plongés dans un état de somnolence mortuaire, et il ne sentait plus son cœur battre. Il était spectateur de sa tombe, de sa corruption, c’était donc ça la mort ? Où était Dieu ? Pas de lumière, ni d’ange, ni de tunnel lumineux, juste cette fosse et la vision figée du charnier. Bientôt il allait commencer à se dessécher, à se décomposer, à noircir. Les rats allaient venir le prendre, puis les insectes. Ils étaient les plus nombreux maintenant entre les murs de Groznyï. Les yeux d’Armin allaient rester ouverts, il assisterait à tout, jusqu’à ce qu’ils disparaissent à leur tour… Armin voulut crier, mais comme dans ces vieux cauchemars dont on se réveille paralysé, aucun muscle ni souffle ne répondait…

Une douleur aiguë à la joue le ramena à la vie, douleur salvatrice qui lui fit à nouveau circuler le sang dans ses membres engourdis. Armin sentit ses forces revenir, et un contact poisseux sur sa joue : là où le grand mercenaire aux yeux de givre l’avait tailladé. D’un mouvement sec, il se dégagea du contact de la femme-tronc et une tension insupportable parcourut son corps. Il tenta en vain d’enlever un peu de ce sang étranger qui maculait son sweat-shirt ; manifestement le massacre ne devait pas remonter à très longtemps. Armin voulut crier, mais seul un gémissement sourd sortit de sa bouche sèche.

Il se mit à trembler, le froid de la lame envahit à nouveau son corps meurtri, il porta la main à son flanc et grimaça, puis osa enfin un regard à sa blessure. Une croûte de sang s’était formée et semblait se confondre avec le tissu de ses pauvres vêtements. Pour une fois, les spécialistes de la mort s’étaient trompés, ils l’avaient laissé pour mort avec une blessure qui ne l’avait pas terrassé. La violence du coup l’avait fait s’évanouir, il avait besoin de soins, mais grâce à dieu, il n’était pas mort, Allah Ak Bahr !"

"Une brume sanglante se forma à la hauteur d’une des fosses, située non loin de celle où on l’avait jeté… Armin crut d’abord que ses sens fatigués l’induisaient en erreur, mais en fronçant les sourcils, il la distingua plus clairement dans l’air chargé de poussières. Il était trop habitué aux fumigènes et aux gaz pour les confondre avec cette bruine pourpre, scintillante, qui tournoyait et s’étendait, comme animée d’une vie propre.

Il ne pouvait rien faire d’autre que regarder, couché dans son abri dérisoire ;  en fait, il était trop fasciné par le phénomène pour pouvoir réagir. C’est alors qu’il les vit débouler, silencieusement du nuage de sang ! Des choses fantomatiques courant sans un bruit autour des fosses ; ce n’étaient pourtant pas les fantômes que l’on décrit dans les histoires ou que l’on voyait au cinéma, avant la guerre, non rien de tout cela… Les silhouettes étaient tout un groupe, une bande, une douzaine à première vue, elles avaient une allure vaguement humaine, mais leurs bras éthérés semblaient plus longs et plus forts, et elles se déplaçaient courbées. Leurs mouvements n’avaient, eux, rien d’humain : ils étaient saccadés, maniérés à l’extrême, comme une danse folle. Avec un mélange d’horreur et de fascination, Armin les vit s’attarder sur les charniers, courir d’un trou à l’autre et se pencher sur les cadavres. Peut être était-il vraiment mort après tout ? Peut être distinguait il les ombres de l’au delà ? Peut être venaient-elles le chercher pour accomplir « le grand voyage ». Peut-être était déjà t’il l’une d’elle…

Armin sursauta et ne put réprimer un hurlement : un des corps venait de se relever du monceau, là où l’instant d’avant une « ombre de sang » avait sauté à pieds joints. Le pantin marchait, raide, mais s’était extrait sans difficulté de sa fosse. La terreur arracha un cri à Armin, puis un autre, mais les choses n’y prêtaient aucune attention. Il vit impuissant le spectacle macabre de deux, trois puis cinq corps se relevant à leur tour. Le premier sorti bougeait maintenant avec célérité, selon la même gestuelle absurde son hôte. Il courut vers l’épave d’un véhicule blindé qui rouillait au fond de ce qui avait été un parking résidentiel. Les jeunes yeux d’Armin le distinguèrent en train de s’affairer sur la carcasse recouverte de tags. Apparemment, le monstre cherchait quelque chose…

C’était donc cela ? Voilà pourquoi la lutte continuait ? Armin avait toujours entendu qu’il ne restait qu’un millier de boïvikis ou à peine plus, dans la ville. Il en descendait des montagnes, certes, prêts pour le Djihad. Mais bien d’autres encore renaissaient, il en était sûr maintenant, à l’abri des Russes. Mais les Russes n’étaient-ils pas eux aussi les proies des ombres? Si, de cela aussi il en était sûr ! Son monde de croyances s’était effondré pour laisser place à ces horribles certitudes ! Les ombres de la guerre étaient sorties de l’enfer pour prendre leurs corps, pour se battre encore et encore. Elles venaient se nourrir de la violence comme des insectes attirés pas la lumière d’un projecteur, comme une nuée de fourmis se jetant sur un quartier de chair. "

Armin comprit tout cela en épaulant son arme et en mettant en joue les créatures. Déterminé, il saisit solidement le canon de son arme, la crosse bien calée au creux de l’épaule ; son cœur battait la chamade car il n’avait encore jamais fait cela. Mais ces choses étaient trop étrangères à la terre, et leur existence même trop ignoble pour qu’il les laisse faire, il fallait les tuer encore plus sûrement que des araignées répugnantes."

Caged_Eyes__by_BusdriverJow

Posté par napalmdave à 23:18 - Fantastique - Commentaires [0] - Permalien [#]



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