Un pas de l'autre côté de la ligne

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13 octobre 2006

Contes d'outre plan: l'hôpital abandonné

Deuxième conte d' outre plan rédigé et corrigé. J'ai pu améliorer deux ou trois petites choses grâce à la béta-lecture de Satsuko du forum Theita-Angol, et ce coup ci j'étais bien plus inspiré encore que pour "douleur désincarnée".

"L'hôpital abandonné" met en scène un petit garçon attaché au lieu de sa mort, un spectre, qui décrit avec émotion le vécu de ce vieil édiffice, abandonné à la fin des années soixante et laissé des années à l'abandon. Il confie son affection pour son vieux propriétaire et ses "visiteurs" nocturnes qui viennent y chercher refuge et sensations fortes. Mais il est en proie à une peur terrible: la démolition programmé du vieil hôpital qui le retient entre notre réalité et une autre, celle des âmes des morts qui lui fait si peur. Car l'hôpital n'est pas seulement une veille baraque qui fièrement résisté au temps, c'est aussi une clef vers "autre chose".

Les lieux m'ont été inspiré d'un authentique hôpital XIXème à l'abandon dans le nord de la Touraine, ainsi que certaines des annecdotes du récit qui m'ont été rapportées et que j'ai romancées. Tous les personnages sont en revanche bien fictifs. Extraits choisis:

L’hôpital abandonné

"C’est un lieu vraiment très particulier, on ne peut pas dire qu’il soit secret, mais il est peu connu. Vous pourrez le voir depuis la départementale, si vous êtes attentifs : il est en partie dissimulé par les arbres. Mais soudain il en émerge, comme par magie, et c’est souvent par un coup d’œil par dessus l’épaule, ou dans le rétroviseur, que l’on s’aperçoit qu’il est là, dans le paysage. Bien sûr, vous le verrez bien mieux si vous empruntez l’autre voie, là, vous serez sûr de ne pas le rater ; mais il est très rare que les gens utilisent encore cette route pour remonter en direction de Paris ou d’Orléans. Les gens sont si pressés, veulent toujours rouler plus vite et gagner toujours plus de temps. Peut-être veulent ils gagner toujours plus de minutes de vie, si précieuses ? Dans ce cas là, je les comprends !

Quand vous le verrez, vous serez tout de suite très surpris, captivés même, je l’espère ! Il faut dire qu’il ne passe pas inaperçu avec son architecture bizarre ; je n’ai pas beaucoup de culture, il faut m’excuser, mais je dirais qu’il ressemble à un mélange entre une basilique et une église orthodoxe. Quelque part, je crois que je ne dois pas être loin du vrai car c’est aussi ce qu’il évoque aux visiteurs, mais il y en a de moins en moins malheureusement, je m’ennuie tellement parfois !

Enfin bon, comme je vous le disais, il a quelque chose d’oriental ce bâtiment, avec ses cinq tours, et ses toits noirs en forme de coupoles. Par miracle, la flèche d’or du clocher est restée intacte, ainsi que les lettres de la façade. Au crépuscule, le soleil vient fondre dessus et laisse son empreinte éblouissante durant de longues minutes avant de disparaître derrière les cimes.  Alors là, rien ne peut empêcher l’obscurité d’envahir chaque recoin et de transformer la pinède, si bien rangée, en une masse sombre et impénétrable. Surtout qu’avec le temps, les ronces et la broussaille ont colonisé, pour ainsi dire, la moindre surface de sous-bois. C’est le repaire des bêtes la nuit, enfin sauf quand je suis là, je crois qu’elles me sentent arriver, c’est dommage…

Quand on s’approche, on peut admirer les grandes fenêtres, la porte à doubles venteaux, toute noire elle aussi, et ses hautes arcades en tuffaut.  Malgré la vétusté et le laisser-aller, ça impressionne toujours les curieux, et heureusement, il en vient encore de temps en temps ! Je les vois venir depuis la route ; lorsqu’ils approchent, ils ouvrent de grands yeux ébahis et ils arrêtent leurs voitures pour aller voir de plus près. Ils ne s’attendent certainement pas à ça, eux qui ont roulé sans voir autre chose pendant des kilomètres que des bosquets, des champs entourés de vieilles clôtures usées, et de temps à autre, un taudis. L’hôpital, lui, tranche carrément avec tout ça ! On dirait que les pauvres maisons qui l’entourent se tiennent à distance respectable, recroquevillées sur elles-mêmes. Les gens du coin n’aiment pas beaucoup les étrangers, vous savez ? Ils sont allergiques aux visites et voudraient bien que l’on se dépêche de démolir ce qu’ils appellent l’ « hôpital abandonné ».

Pourtant, il n’est pas vraiment abandonné cet hôpital, car il appartient à quelqu’un : le vieux. Cet homme là, c’est la crème des hommes, pas comme sa châtelaine ! Mais elle, je vous en reparlerai plus tard. Dans un passé plus glorieux, il a été préfet ou commissaire de la république, enfin quelque chose comme ça. Il a acheté ce terrain pour sa retraite, et dessus, il y avait l’hôpital. Et il l’aime son hôpital, ah ça oui ! Bien plus que sa maison d’ailleurs. Il en parle avec passion à qui veut bien l’entendre, donc  pas à la châtelaine! Elle, elle a plein de projets pour ce terrain. En fait je crois qu’elle a commencé à en faire avant de se marier des projets, et qu’elle attend qu’il crève pour tous les réaliser. Vous l’aurez compris, je ne l’aime pas celle là ! Et vous comprendrez vite pourquoi.

Mais d’abord, je ne me suis pas présenté, je m’appelle Ludo, Ludovic Simoni, petit garçon de mon état. Et d’ailleurs ça ne risque plus de changer vu que je suis mort.

Ca vous choque sans doute, un mort qui parle et qui pense, mais on s’habitue vite, vous savez ! Si j’étais d’humeur taquine, je vous dirais que je mange les pissenlits par la racine, sauf que c’est une image, car de mon corps, il ne reste sans doute plus grand-chose. Il repose du côté d’Amiens car c’est de là que viennent mes parents ; s’ils sont encore en vie, ils sont certainement très vieux, mais de cela, je ne peux en être sûr car je ne peux pas quitter le vieil hôpital et son parc. Si je m’éloignais trop derrière les grands pins où les gens garent parfois leurs autos, je pense que je disparaîtrais, c’est aussi bête que ça…Pour aller où d’ailleurs ? Je n’en sais rien et je ne préfère pas le savoir d’ailleurs."

"Moi je reste spectateur de cet hôpital devenu mausolée, je suis une conscience qui peut voir et entendre. Je perçois même les émotions et les battements de cœur, pauvre spectre, je ressens aussi ce qui est caché. Mais je peux à peine agir. Je suis loin d’être le seul à être mort ici, mais je suis le seul à être resté. Ne me demandez pas pourquoi, je suis incapable de vous l’expliquer, moi aussi je ne suis qu’un enfant après tout !

Oh oui, il yen a des gens à venir ici pour des sensations fortes, de grands frissons. Ca attire les jeunes ce genre d’endroits, vous savez ? Et les jeunes sont attirés par la mort, quoiqu’ils en disent. La mort les fascine autant qu’elle les effraie, ils la haïssent mais ils essaient toujours de l’approcher le plus possible : toujours plus de défonce, toujours plus de vitesse… Ils la défient en l’esquivant au dernier moment, quelques fois ils se ratent !

Si je pouvais leur parler, je leur dirai qu’il n’y a rien à attendre de la mort, c’est si ennuyeux ! Pas horrible non, ce n’est pas douloureux non plus, c’est encore moins libérateur, juste ennuyeux. Mais ils ne peuvent pas comprendre, ils voient ça du côté où l’on ne peut rien savoir !"

"Une fois aussi, j’ai bien cru qu’on m’avait enfin vu, je ne peux pas vraiment en être sûr, mais je jurerais que oui. Ils étaient toute une bande ce soir là, je dirais même qu’il n’y en a jamais eu autant, en fait. Ils avaient amené des sonos, de l’alcool, et bien sûr de la drogue. Il y en avait à l’intérieur, au rez-de-chaussée, aux étages, aux sous-sols, d’autres dehors sur l’herbe, d’autres encore nus, baignant dans l’étang. Je les ai vus, au plus fort de la soirée, se piquer avec les mêmes seringues que l’on utilise pour les patients, s’injecter les mêmes substances que pour les malades. J’ai du mal à comprendre ce qu’il y a de jouissif à faire ça, car en vérité, ça n’a rien de plaisant d’être drogué lorsque l’on est malade, alors quand on ne l’est pas…

En fait je pense qu’ils étaient malades d’une certaine façon, malades dans leurs vies…

Toujours est il que cette nuit là, je jurerais que l’un d’eux m’a regardé droit dans les yeux et a tenté d’alerter ses camarades de ma présence : « Hé, les gars là, y a un gamin, vous avez vu le gamin ! » Mais bien sûr, les autres étaient dans leurs rêves artificiels et ne l’ont pas écouté, alors il a fini par se désintéresser de moi. Quand j’y pense, ça me rend mélancolique, ça aurait été au moins quelque chose, et puis c’était le premier qui n’avait pas peur !"

hopital_abandonn_

Posté par napalmdave à 19:21 - Fantastique - Commentaires [1] - Permalien [#]



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