17 juin 2009
Contes d'outre plan
· Présentation
du projet :
« Douze fois les portes se sont ouvertes pour laisser le passage
aux habitants d’outre plan. La réalité a disparu, les pires fantasmes s’y sont
insinués ».
Les « contes d’outre plan » sont sans doute mon plus vieux projet littéraire, un recueil rassemblant des textes courts autour d’une thématique fantastique. Il m’a suffi de m’ouvrir aux appels à textes et de connaître un peu ce que d’autres écrivaient pour bâtir un univers aussi cohérent que diversifié. Les contes d’outre plan partent de l’idée qu’une réalité communément admise, la nôtre, n’est guère qu’une des possibilités offertes par le grand ensemble des dimensions. Les espaces qui existent au-delà ne sont pas vides et grouillent même d’une vie aussi abondante qu’étrangère à celle de notre monde. Et si les créatures existant au-delà nous considéraient comme des nuisibles…
1
Titre : « Au-delà de ce que voit l’œil »
Synopsis : Anaïs, lycéenne gothique et surdouée, est une âme
perdue au milieu d’un trou paumé, coincé au beau milieu de l’Aisne. Mais
tout empire encore davantage au cours d’une nuit terrible où elle chute dans un
ravin. Opérée du crâne selon un procédé expérimental, ses perceptions semblent
avoir été altérées, exacerbées. La manipulation du docteur Lussault produit des
effets encore plus inattendus lorsque la jeune fille commence à percevoir des
choses qui n’existent que pour elle…
Progression :
Plan à terminer
Commentaire personnel : La première de la série, celle qui m’a
donné l’idée du recueil et de sa thématique, pour ne pas dire ma première idée
de nouvelle…
2
Titre :
« L’hôpital abandonné »
Synopsis : Le vieil hôpital… Ludo est mort en ce lieu en juin
1964, mais il continue, enfant devenu immortel, à en garder les murs et la
mémoire. Il marche sur la ligne fragile entre ce monde réel, peuplé par des
vivants qui semblent plus morts que lui, et cet au-delà qui l’effraie plus que
tout. Mais tant que restera le vieil hôpital, et l’étrange ouvrage qu’il
renferme, il racontera son histoire, encore et encore.
Progression :
Ecrit
Commentaire personnel : Un texte inspiré d’un lieu que j’ai
personnellement visité et qui ne doit plus être debout au moment où j’écris ces
lignes
3
Titre : « La petite dame aux maléfices »
Synopsis : Paul est sans doute le meilleur des voisins, homme
courtois et attentionné. Aussi lorsque Jocelyne, sa vieille voisine de palier
lui raconte que des gens visitent son appartement en son absence, il fait bonne
figure et fait semblant de la croire. Un jour, la vieille dame tombe malade et
le surnaturel, si longtemps confiné derrière les murs de la vieille bâtisse,
reprend le dessus.
Progression :
Plan fait, à rédiger.
Commentaire personnel : Il m’a suffi d’une conversation un peu
étrange avec une vieille dame pour que me vienne l’idée directrice de ce texte
4
Titre : « Douleur désincarnée »
Synopsis : Armin croit être mort lorsque les mercenaires pro-russes
le poussent au fond d’une fosse remplie de cadavres. C’est en se réveillant
qu’il se rend compte qu’il est seul et que des choses surnaturelles ont pris
forme parmi le charnier afin de continuer la guerre, des ombres venues se
nourrir de la violence primale…
Progression :
Ecrit
Commentaire personnel : Une idée qui a donné corps à un texte
aussi rapidement qu’elle m’est venue, la bière à la terrasse a de merveilleux
effets sur l’imagination…
5
Titre : « La gloriole »
Synopsis : Elle se dresse là, au milieu du hameau, parmi les
autres maisons toutes semblables. Seul son nom, marqué par des lettres d’acier
rappellent son existence : « La Gloriole ». Chronique sanglante
d’une maison hantée depuis l’horreur du fait divers contemporain jusqu’aux
origines du mal.
Progression :
Plan fait, à rédiger.
6
Titre : « Veilleurs intérieurs »
Synopsis : Le martyr de Vence, petit garçon devenu muet,
aveugle et sourd à cause d’une erreur médicale. Confiné dans une vie
intérieure, Vence reçoit bientôt la visite de créatures étranges qui semblent
venues des replis de sa conscience. Pour le reste du monde, il restera le jeune
garçon qui a vu le Diable…
Progression :
Travail préparatoire en cours
Commentaire personnel : Venceslas adulte est le héros de la nouvelle numéro 11, « Scotophobia ».
7
Titre : « La reine de chair »
Synopsis : Dans les années 20, l’archéologue amateur Gérard
Lancelot fait la découverte de sa vie en exhumant la dépouille particulièrement
bien conservée d’une femme conservée dans les tourbes depuis le Néolithique.
L’étude de la « momie » reviendra à Gwenaëlle Sicard « la jeune
veuve des cadavres » qui seule possède l’équipement pour maintenir le
corps en état et le disséquer. Mais lorsque Gwen ingère accidentellement un
fragment de momie, de puissantes hallucinations remettent en scène le passé.
Progression :
Ecrit
Commentaire personnel : Texte à la base soumis pour l’AT « Rois et Reines » de « Mort-sûre » et fortement amélioré par la suite.
8
Titre : « Le jeu du chat mortel »
Synopsis : Damien n’a jamais aimé la campagne et les séjours à
la vieille maison de vacances en Haute Marne ne l’ont pas aidé à se réconcilier
avec. Damien est un enfant craintif qui doit réapprendre la vie aux petits que
ses parents accueillent au sein de leur famille : des petites vies cassées
mais réunies par la maltraitance.
Jamais pourtant les enfants
n’auraient dû transgresser l’interdiction de se promener par le bas de la
route : c’est là que l’impensable se produit et que les humains deviennent
des proies.
Progression :
Réécriture complète nécessaire
Commentaire personnel : Texte ayant été soumis à l’AT
« l’enfance » de « Nuits d’Almor » et qui a subit de
nombreuses transformations au gré des béta-lectures
9
Titre : « Mister Sandman »
Synopsis : Dans un Pays de Galles aussi gris que dénué de
compassion, Maude Saunders et une jeune mère seule face au pire des
drames : la disparition d’un enfant. Aby a disparu, avalée par la ville et
bientôt, plus personne ne se souciera des enfants de Galles.
Pourtant, un message anonyme
remet Maude sur la piste d’un monstre qu’elle redoutait étant enfant : ce
« mister Sandman » que sa folle de mère utilisait pour l’effrayer
elle est ses frères. Maude, dont toutes les enquêtes ont échoué, gagne alors
son visage natal pour affronter l’inimaginable, le prédateur qui collectionne
les êtres humains…
Progression :
Réécriture partielle nécessaire
Commentaire personnel : Nouvelle initialement destinée à l’AT
« Crimes en imaginaire » de Cinquième Saison, en cours de remaniement
10
Titre : « Le carrosse de Cyngate »
Synopsis : Au XVIIIème siècle, Ambroise Richardin enleva la
belle Camille de Valardent à ses parents. Sur le point d’être rattrapé, il usa
d’un puissant sortilège qui les fit disparaître à jamais sous la boue des
marécages.
Au XXIème siècle, la légende
persiste et hante Emelyne, jeune fille séquestrée par une famille répressive.
La vieille forêt voisine de sa nouvelle maison n’a pas livré tous ses
maléfices !
Progression :
Plan fait, à rédiger.
Commentaire personnel : Nouvelle inspirée d’une bien étrange
histoire que m’ont racontée des enfants lorsque je divaguais dans des bois
proches où trône un drôle de marécage au milieu des arbres. Une histoire
fantastique « du terroir » en somme.
11
Titre : « Scotophobia »
Synopsis : Venceslas a grandi depuis sa terrible expérience de
coma qui lui ouvert l’esprit à d’autres formes de perception. Devenu
parapsychologue en Angleterre, le voilà de retour en France pour résoudre un
mystère qui préoccupe un de ses meilleurs amis. En effet, l’escalier menant à
son nouvel appartement est constamment plongé dans le noir et hanté par une
présence hostile.
Progression :
Plan fait, à rédiger.
Commentaire personnel : Idée de nouvelle initialement prévue
pour l’AT « créateurs et savants fous », mais avec le héros de
« Veilleurs Intérieurs » devenu adulte.
12
Titre : « Grinceplanches »
Synopsis : Loïc est un homme-enfant, prisonnier volontaire
d’une femme qui régente le moindre aspect de sa vie. Aussi est-ce un peu malgré
lui qu’il doit faire face à ses responsabilités lorsqu’il hérite de la vieille
maison familiale en Normandie. Celle-ci est la dernière demeure de
« Grinceplanches », ainsi nomme-t-il l’étrange présence qui semble
hanter les lieux depuis toujours. Et lorsque « Grinceplanches »
devient résolument hostile et enlève la fille unique de Loïc sous la terre, ce
père, qui n’a jamais été très courageux, met tout en œuvre pour le débusquer
dans sa tombe et le libérer de sa hantise.
Progression :
Plan en cours d’élaboration
Commentaire personnel : Idée initialement prévue pour l’At
« les fées et la mort » de la revue « Fées divers ». J’ai
estimé finalement que cette idée méritait un traitement plus long et plus
élaboré au niveau du format.
23 août 2008
Hurlemort, par Serge Brussolo
Il est traditionnel, sur les blogs littéraires, de parler de ses lectures et je crois que je ne l'ai pas fait souvent. Encore la dernière fois remonte-t-elle à longtemps. J'avais alors évoqué mon coup de coeur pour un Brussolo Sf, "Le rire du lance-flammes".
C'est encore mon idole littéraire qui va être à l'honneur aujourd'hui, mais avec un changement de décor total: le Moyen-âge!
je lis en ce moment "Hurlemort", paru pour la première fois en 1993 chez Denoël.
Dans ce roman, la jeune Céline, marquée aux mains d'une ligne qui ne rappelle que trop le gouffre qui menace d'engloutir son village, Hurlemort, dans les entrailles de la terre, est confrontée au fanatisme d'un fou de dieu venu éradiquer ce lieu de croyances "païennes". Il se passe en effet d'étranges choses à Hurlemort: sa forêt, à la fois l'alliée et l'ennemie des paysans, est le refuge d'anciennes divinités flouées, oubliées, forcées de se réfugier au plus loin de la civilisation et de la lumière du Dieu des chrétiens. Son seigneur, le baron Gilles, y a disparu pour les affronter deux ans plus tôt et l'on dit qu'il marche à présent avec les loups, les bêtes du diable avec lesquelles son père, le baron Guillaume, fit alliance pour lutter contre les déprédations des routiers. Une intrigue, des fléaux, un décor de cauchemar et cette fragile frontière entre surnaturel et réel, constament torturée, jamais complètement franchie. C'est un régal à lire!
Et maintenant, un petit extrait tiré de la première partie (car il est long! Je n'ai pas fini!) qui a particulièrement plu à l'ancien étudiant en religion romaine traditionnelle que je suis. Yeux chrétiens sensibles, attention! C'est très partial, car c'est point de vue du personnage! Mais c'est tellement beau...
« Lorsque le christianisme s’était répandu sur la terre, les
anciens dieux avaient dû battre en retraite. Encerclés par les crucifix, les
églises, les soldats en robe de bure, ils s’étaient repliés, dans la fumée des
bûchers, cherchant un lieu d’asile, une tanière où survivre en attendant les
jours meilleurs. Les déesses aux seins nus, les boucs à face humaine couronnés
de pampres et de raisin, les chasseresses portant carquois et coiffées d’un
croissant de lune, et tant d’autres encore, d’une grande beauté ou à demi
bestiaux, mi homme mi-cheval, mi-femme mi-poisson… Il leur avait fallu fuir
devant l’irrésistible avance des moines
austères qui jamais ne riaient et tenaient les plaisirs de la chair en grande
exécration. Il leur avait fallu se replier en désordre, incrédules et déjà
vaincus, ne comprenant pas que l’on préférât une religion si contraire aux
appétits du corps, une croyance où la peau des femmes était considérée avec
autant de défiance qu’une charogne porteuse
de peste. Ils avaient dû s’échapper tandis qu’on abattait leurs temples blancs,
solaires, lumineux, pour dresser d’obscures églises aux allures de citadelles.
Et partout l’encens, l’eau bénite, la maigre hostie de farine, là où ils
avaient instauré l’usage du vin épais mêlé de miel et des viandes rôties. Une
religion à la sombre figure les chassait, une religion sans rires, dépourvue de
danses, et où les femmes, les hommes cachaient leurs corps comme s’ils en
avaient honte. Effrayés, perdus, ils avaient sauté de leurs piédestaux
fendillés pour chercher refuge dans les bois, au cœur même de cette nature dont
ils avaient symbolisé durant tant de siècles les forces vives. Dans les
taillis, sous la voûte feuillue, si serrée qu’elle installait les ténèbres en
plein jour, ils s’étaient heurtés aux divinités gauloises, celtes, qui comme
eux fuyaient le nouveau dogme. Gargan, Belen, et tant d’autres, aux visages à
demi effacés par l’oubli. Ils étaient là, tous, essoufflés et hagards, la chair
couverte de meurtrissures et d’estafilades, tous fuyards, tous proscrits, et se
jetant des coups d’œil désemparés. Tant de solitude après tant de gloire, tant
d’obscurité après tant de lumière… Les bois, l’oubli, une demi-vie larvaire
dans la lumière verte du couvert. La grande forêt de Hurlemort les avait accueillis
en son sein, leur offrant l’hospitalité qu’on réserve aux guerriers blessés
dont le sang fait déjà rouiller la cotte de mailles. La forêt était devenue
leur terre d’asile, leur ultime retraite, leur dernier royaume. Encerclés, ils
s’étaient retranchés derrière le rempart des troncs centenaires, osant à peine
bouger, à peine respirer, de peur que les moines à face de cire ne les voient
et ne décident de faire des bois environnants un gigantesque bûcher dont la
fumée s’élèverait si haut qu’elle noircirait le ventre des nuages. »
Serge Brussolo, Hurlemort, Denoël, 1993.
10 mai 2007
Une bonne surprise à propos de "psychomachie"
Cette nouvelle fantastique dont je parlais ici, pour laquelle je n'avais pas grand espoir a fait bien meilleure impression que je ne l'espérais, et du coup, je suis amené à revoir sous un autre oeil ce refus. Contrairement à ce que je redoutais, le second degré et et les cènes d'actions musclées ont plu au comité de lecture puisqu'ils étaient, semble-t-il, bien dosés! Reste une fin qui a fait sans doute retomber trop vite la tension des derniers passages et une typo pas encore au point au moment où j'ai envoyé la nouvelle. Mais maintenant, je suis motivé pour la corriger!
Voici ce qu'en dit l'équipe des traversées oniriques:
Bonjour,
A présent que vous avez été mis au courant des résultats du concours auquel vous avez participé, voici votre avis !
Je vous rappelle cependant que je ne suis en rien une professionnelle de l’édition et que, comme promis dans le règlement, je ne fais que vous soumettre un avis personnalisé sur votre texte. Ainsi vous avez la possibilité de voir de quelle manière votre texte a été jugé, sans pour autant avoir l’impression que je vous assène des vérités certaines, car toute critique d’un texte est avant tout une critique subjective, et il est fort possible que d’autres personnes voient votre nouvelle tout à fait différemment de l’analyse que je vais vous proposer. L’équipe Traversées Oniriques voit principalement derrière cette démarche une façon plus personnalisée d’aborder votre texte, et une manière de vous donner matière à réflexion au lieu de vous annoncer simplement le résultat du concours de manière impersonnelle et sans justification de la place qu’y a prise votre nouvelle participante.
Voici donc ce que nous avons pensé :
Tout d’abord, félicitations : votre nouvelle est bien faite, et a plus à l’ensemble du jury. Elle est arrivée dans les cinq premières.
Personnellement, je n’avais que moyennement aimé la nouvelle que vous nous aviez fait parvenir dernièrement, alors que j’ai bien plus apprécié celle-là, dans laquelle je me suis vraiment plongée avec beaucoup de plaisir. Je pense donc qu’il y a eu une véritable amélioration dans votre façon de raconter les histoires.
Déjà, votre nouvelle est bien écrite. Vous mettez encore un peu trop de points d’exclamation à mon goût, mais c’est déjà bien mieux que la dernière fois (et peut-être est-ce moi qui ait une dent contre les textes trop ponctués…). En ce qui concerne l’action, elle est au cœur de la nouvelle, mais je ne l’ai jamais trouvée inutile ou mal justifiée. Les scènes s'enchaînent bien, c'est une nouvelle très visuelle où il est facile de s'imaginer le déroulement. Bref, c’est efficace, agréable à lire, et entraînant. Autant de belles qualités, qui ne sont pas si simples à maîtriser !
En ce qui concerne l’intrigue, nous l’avons trouvé un peu trop simple. Cependant, il est vrai que vous êtes l’un des rares à nous avoir présenté une nouvelle moderne, avec des anges possédant des revolvers etc, et ça a donc été un plaisir de trouver ce thème dans votre texte. De même, j’ai beaucoup apprécié de trouver, au milieu des scènes d’action, de petites touches d’ésotérisme : le village africain dont les maisons sont devenues des constructions de chair est tout simplement fascinant. Nous avons bien aimé ce mélange original de spirituel et de matériel, de runes bibliques et de flingues. C’était un choix intelligent et intéressant. C'est aussi un récit qui s'inscrit volontairement dans les débats de notre époque, sans toutefois tomber dans la moralisation, et ça c’est un gros point positif. Seul petit bémol de ce point de vue : la phrase disant que l'Afrique était hantée par Lucifer : à mon avis c'était quelque chose qui partait d'un bon sentiment, mais qui pourrait être mal interprété (formulation un peu maladroite).
En réalité, la chose que le jury a trouvé vraiment dommage dans votre nouvelle, c’est le manque de fin. Nous avons eu un peu le sentiment que votre texte ne finissait pas sur grand-chose, n’aboutissait à rien. On a eu un combat, et puis on ne sait pas trop pourquoi ça s'arrête maintenant. Ca pourrait continuer, ça pouvait s'arrêter... bref cela manque de logique au niveau de la fin. C’est dommage, parce qu’une fin est très importante : c’est elle qui va justifier de l’ensemble du texte, et qui va rendre le tout cohérent. Un gros bémol donc de ce point de vue là.
Pour conclure, je dirais donc que votre nouvelle était très bien, qu’elle nous a beaucoup plu, mais que sa fin était vraiment trop peu emblématique par rapport au reste du texte. Attention aussi à la longueur, parfois votre nouvelle semble un petit peu longuette, mais c’est le propre de presque toutes celles de ce concours, étant donné que vous nous avez presque tous écrit de grandes fresques épiques, parfaitement justifiées par le sujet.
Voilà, j’espère que vous ne perdez pas courage face à ces refus, et que mes analyses vous sont profitables. Quoi qu’il en soit, nous serions très heureux de recevoir de nouveaux textes de vous (et c’est le cas pour un des concours clôturés…) car c’est un plaisir de vous lire et de suivre votre évolution. Merci aussi pour votre implication dans notre projet, que ce soit par l’envoi de vos textes, et par votre participation sur notre forum.
A très bientôt donc,
Hélène, au nom de l’équipe.
Et voici maintenant le texte brut de la nouvelle, à retravailler donc:
· Psychomachie
Le ciel tremblant s’était paré de rouge sous l’effet de l’incendie et l’air si pur de la campagne était brusquement devenu âcre et étouffant. Au loin retentissaient les sirènes des pompiers, il en venait toujours plus depuis une heure. Mais il ne subsistait déjà plus grand-chose de la vieille église au moment où les premières salves d’eau dérisoires étaient mortes dans le brasier. En tombant, les poutres calcinées soulevaient les nuages de cendres, de braises et d’escarboucles incandescentes.
Bientôt la région pullulerait de gendarmes et sans doute aussi de soldats, mais pour l’instant, les jeunes savouraient à grands cris leur triomphe au sommet de la colline voisine. Même d’ici, on pouvait sentir les effluves de fumée noire portées par le vent. Six jeunes gens, si méprisés, si insignifiants hier encore, venaient d’accomplir enfin leur « grand œuvre » au nom du Prince des Ténèbres. Restait à attendre le maître…
Un éclair rouge annonça sa venue, et tous les six frissonnèrent lorsqu’une impression de puissance très caractéristique traversa leur corps. Malgré la drogue, et les horreurs qu’ils avaient pleinement acceptées en recevant la révélation, les aspirants tourmenteurs n’étaient pas encore tout à fait habitués à ce qui, il y a peu de temps encore pour eux, relevait, relevait du surnaturel.
Sortant des sous bois d’une démarche princière, Kathédrus leur apparut enfin, revêtu de ses bottes de motard et de son seul pantalon de cuir noir. Son torse parfait était comme une carte routière des tatouages : un pour chaque méfait, pour chaque symbole exhibé, pour chaque leçon retenue. Il arborait un sourire séduisant, comme à son habitude, et ses yeux semblaient renvoyer les lueurs lointaines du feu. Une cascade de cheveux anthracite descendait délicatement sur ses épaules, sans doute ses ailes ternies avaient elles la même couleur en enfer… Il tenait à la main un objet volumineux, formant comme de longues lames carrées, mais il ne s’agissait pas de sa longue épée puisqu’il la portait en bandoulière. Lorsqu’il fut plus près, les adeptes virent qu’il apportait un avion miniature, repeint aux couleurs des flammes et recouvert de slogans impies écrits au feutre noir, comme autant de malédictions.
-« Excellent les enfants, excellent ! Vous avez parfaitement relevé le défi et ce jour est pour vous un grand jour ! C’est en humains que vous avez détruit le sanctuaire du Nazaréen, mais pour la prochaine quête, c’est en bons tourmenteurs qu’il vous faudra agir, vous l’avez mérité ! »
Une boule d’émotion se forma dans la gorge des jeunes gens : le grand moment était enfin arrivé !
-« Cependant ! Reprit l’ange déchu. Cela implique que vous ne pourrez plus approcher les lieux de culte du grand sénile sans craindre ses foudres revanchardes ! C’est donc autrement qu’il vous faudra agir désormais ! Fort heureusement, le seigneur, dans toute son infinie sagesse et sa grande sénescence, a oublié de se prémunir contre la magie de l’homme !... »
Il brandit alors le jouet qui, depuis toute à l’heure, attirait leur curiosité.
-« Nos pouvoirs sont impuissants, mais pas notre ingéniosité : un peu de C4 dans la tête de cet engin, un boîtier de commande, et en avant pour le grand show ! » S’exclama t’il en ricanant.
Tous lui répondirent par des rires et des acclamations. Leur réunion n’avait de toute manière aucun témoin. Les premiers hélicoptères arrivant sur les lieux s’affairaient déjà autour du brasier.
-« Maintenant, déshabillez vous ! Nous allons communier ! » Ordonna Kathédrus.
Sans aucune retenue ni pudeur, les quatre jeunes hommes et les deux jeunes filles quittèrent à la hâte leurs vêtements salis. L’ange noir sourit en contemplant leur nudité frissonnante offerte à la fraîcheur de l’air du petit matin. Malgré leurs nombreuses scarifications, leur peau était encore jeune et lisse. Le plaisir du contact de la peau humaine, rien que cela justifiait, à coup sûr, d’avoir claqué la porte de la cité de Dieu !
-« Bien ! dit-il aux adeptes restés debout face à lui. Vous êtes tous très beaux ! Agenouillez vous, nous allons commencer ! »
Au moment où s’avançait en dégrafant sont pantalon, une voix forte retentit derrière lui :
-« Un jouet transformé en arme ! Une bombe téléguidée ! Tu aurais sans doute dû commencer par là, Kathédrus, avant de te servir d’humains pour tes petits coups de force ! »
Un homme venait d’apparaître du bosquet tout proche, qui enserrait à deux mains le pommeau d’un espadon. Celui-ci projetait d’étranges reflets bleutés qui ne pouvaient provenir du soleil, pour ainsi dire absent. Le nouveau venu ni très grand, ni très puissamment bâti, et sans son arme médiévale et menaçante, aurait pu paraître tout à fait quelconque. Son visage, très harmonieux, n’exprimait en cet instant que sévérité et fureur. Tout à coup, ses yeux gris se changèrent en foyers de lumière blanche. Il s’avançait sans crainte et déterminé vers le groupe.
Les adeptes avaient tous sursauté et cherchaient déjà leurs armes dans leurs vêtements entassés dans l’herbe. Ils faisaient enfin face à un représentant abhorré du camp adverse : un trône qui plus est ! Kathédrus n’avait pas bougé et ne paraissait nullement intimidé, il se contenta d’un sourire dédaigneux :
-« Et bien, je fais comme toi Thariêl, je répands la bonne parole. Mes prêches rencontrent plus de succès, c’est ainsi ! » Dit-il d’une voie doucereuse.
-« Mes prêches ne transforment pas en monstre des âmes perdues, que je sache ! » L’ange de dieu avançait toujours, les mains crispées sur son épée.
-« Question de point de vue, et ton point de vue ne m’intéresse pas. Je ne fais que défaire les verrous que tes semblables ont posés sur leurs esprits. Tu as gâché mon plaisir Thariêl, comme tous ceux de ton espèce, tu n’es là que pour nous priver de ce qui est bon. Alors, finissons en ! J’ai un triomphe à savourer ! »
Il dégaina d’un geste sec et sans aucun effort la longue lame sombre de son fourreau. Mais avant qu’il ait pu faire quoique ce soit, les jeunes adeptes chargèrent à l’unisson dans un concert de cris hystériques. Thariêl fut un instant déconcerté par cet assaut aussi sauvage qu’inattendu et se contenta d’esquiver les premiers coups de poignard et de machettes. Ces mortels n’étaient pas encore des tourmenteurs, mais ils se battaient avec la même hargne fanatique. Il décrivit plusieurs gestes mesurés de son espadon, dont le fer rencontra le choc des coups. Il ne put tout toutefois éviter l’attaque plongeante d’une des filles qui déchira la manche de son trench-coat avec la lame de son cran d’arrêt, lui arrachant une giclée de sang. La blessure aurait dû être sérieuse, mais le poignet endolori de la « brebis égarée » avait rencontré une résistance inattendue.
Une brume scintillante enveloppa tout à coup les protagonistes de cette mêlée confuse, et Kathédrus poussa une bordée de jurons en voyant ses recrues, si patiemment formées aux principes du mal, tomber une à une de sommeil. Evidemment, les pouvoirs d’un ange du rang de Thariêl dépassaient largement ses seuls talents de duelliste !
Il se ressaisit et avança, le bras à l’épée tendu sur le côté, comme saisit d’une nouvelle excitation. En se tournant vers le démon, Thariêl constata avec dégoût que sa braguette ouverte ne cachait plus rien du tout... Kathédrus arborait à présent un rictus de joie malsaine, et ses yeux s’étaient teintés du même rouge de braise que le feu qui terminait de consumer l’église un peu plus loin.
-« Et bien puisqu’il faut tout faire soi même pour être satisfait, qu’il en soit ainsi ! Tu vas constater Thariêl que les voies du seigneur ne sont pas toujours impénétrables ! »
-« Ce blasphème, ce sera ton dernier, le brûleur d’églises, amen ! »
Les turbines d’un transport de troupes couvrirent un instant le choc du combat. Les militaires n’avaient certainement pas vu les lumières crépitantes en contrebas tandis que s’affrontaient le trône Thariêl et le corrupteur Kathédrus. Ignorants de toute l’implication du duel qui se jouait sur la butte herbeuse, il fonçaient vers le village, parés çà secourir les habitants effarés.
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Une lueur diffuse enveloppa le corps étendu de l’incendiaire qui se désagrégeait doucement à vue d’œil, comme du calcaire baigné par l’acide. Couvert de sang, éreinté, Thariêl se tenait parfaitement droit et digne, au dessus de la dépouille. Ses deux perles grises fixaient ce qui restait d’un si fier serviteur de Samaël.
-« Puisse le seigneur avoir pitié de vous tous ! Car sa bonté est bien plus grande que tout ce que vous pouvez prétendre à son sujet ! » Dit-il calmement avant de rengainer son arme.
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Paris, six ans plus tard…
-« Ni promesses, ni charters ! Des papiers pour tous ! »
Sur le parvis de l’église Saint Saturnin, la petite foule resserrée scandait inlassablement les mêmes slogans depuis bientôt une heure sous le regard interloqué des passants et celui, plus stoïque, de la vingtaine de policiers formant un cordon en bas des marches. Les gardiens de la paix portaient leurs tenues de maintient de l’ordre, mais ne semblaient guère soucieux ; ils se tenaient, bras croisés et en position dispersée, tandis qu’un vieil officier échangeait quelques mots avec un porte-parole des réfugiés. Qu’y avait il à craindre ? Aucun incident n’avait éclaté depuis le début de l’occupation de l’édifice, trois bonnes semaines… Ceux qui criaient n’étaient plus guère qu’une soixantaine, migrants venus de toutes les latitudes : Afghans, Laotiens, Maliens, Birmans, Soudanais… Ils avaient été rejoints par une dizaine de militants de diverses associations, venus relayer les grévistes de la faim trop affaiblis.
De l’église, un prêtre était sorti, il se tenait sur le pas du portail gothique, tenant dans ses bras une fillette à moitié endormie et emmaillotée dans une couverture. Il lançait des regards courroucés à la foule, la scrutant de ses petits yeux gris, et le capitaine de police Lemaire ressentit soudain une sensation de mal être en croisant ce regard, comme si toute la culpabilité du monde du monde venait de s’insinuer dans son esprit. Il resta un instant interdit devant la vision de cette véritable icône de sévérité, avec ses tempes rasées, son visage anguleux, et le petit carré blanc de son col de clergyman ressortant de la noirceur parfaite de sa soutane.
Emmanuel Célestin observait la scène depuis dix bonnes minutes déjà. La détresse des réfugiés de Saint Saturnin lui avait vite fait oublier toute autre chose, y compris le retard maintenant plus que probable à son cours d’économie politique, à plus de vingt minutes de transports d’ici !
Lorsque l’on avait, comme lui, la chance d’étudier et d’avoir des papiers en règle, il était difficile de concevoir le désastre de la situation de ces gens amassés là, sur le parvis, en équilibre entre deux frontières, condamnés à rester dans « le sas de quarantaine » du pays des droits de l’homme. Le jeune français, échappé d’un Togo en proie aux difficultés et aux troubles, ne passait d’habitude jamais par ici pour attraper le RER. Mais toute cette agitation l’avait intrigué. Il posa longuement ses yeux sur les manifestants, puis, le cœur lourd, se dirigea d’un pas décidé dans leur direction. Ignorant l’invective d’un des policiers, il s’installa à côté d’un homme entre deux âges. Celui-ci devait faire au moins deux têtes de moins que lui, il le jaugea d’un air curieux. Emmanuel, jeune homme très grand, robuste et portant des vêtements flambant neufs, contrastait quelque peu avec ses voisins. Mais il criait les slogans avec la même ferveur, bientôt, il ne fit plus qu’un avec le cortège. L’économie politique pourrait bien attendre !...
Lemaire sursauta presque lorsque le signal de son talkie-walkie crachota à son côté. Il s’en saisit immédiatement en réprimant ses nerfs, il tournait le dos à la foule depuis bien plus longtemps que de raison !
-« Unité deux, à vous ? » Interrogea t’il.
-« Militants extrême droite en approche. Onze dont quatre rasés, à vous ? » Répondit la vois d’un policier en civil.
-« Et merde ! Bien reçu épervier ! »
Le capitaine Lemaire porta son sifflet à la bouche et réorganisa ses rangs dans un signal strident, avec de nombreux signes de main. Le cordon se referma très vite alors que l’on entendait déjà les cris lointains du petit cortège arrivant sur les lieux :
-« La France, aux français ! La France, aux français ! »
Le groupe de perturbateurs s’était frayé un passage sans ménagement parmi les badauds. Il était maintenant face aux migrants. Ceux-ci se turent un instant avant d’entamer un duel de regards avec eux. A leur tête se trouvait un homme, un trentenaire musculeux et rasé portant une battle dress. Ce qui lui restait de cheveux ne cachait plus du tout un cuir chevelu presque aussi rouge que son visage couperosé. Il levait un poing menaçant tout en scandant et Emmanuel se dit que sans doute, ses poches cachaient un opinel, un gourdin télescopique ou pire encore. Mais l’étudiant ne ressentait pas de crainte, juste de la haine. Le prêtre, nullement intimidé, se contenta de faire quelques pas dans leur direction, sans décrocher un seul mot.
-« Ni droite, ni gauche, la France est en… »
Les extrémistes s’étaient arrêtés de crier et le dévisagèrent un instant. Avec son enfant dans les bras, dont on ne voyait qu’une tête surmontée de petites nattes, il ressemblait à une sorte de saint protecteur, celui d’une église occupée…
-« Le seigneur ne choisit pas ceux qui lui demandent asile, il leur ouvre les portes de sa maison et de son royaume ! A une époque où l’on se réfugie derrière les grilles et les caméras, son amour demeure intact ! Rentrez chez vous ! » Lança t’il à l’adresse des nouveaux venus.
Mais son sermon fut récompensé par le jet d’une canette de bière. En se brisant sur les marches, elle projeta des éclats dont l’un entailla la joue du religieux. Il resta imperturbable, se contentant d’un long regard très dur.
Emmanuel se porta au devant pour faire rempart de son corps et tout s’enchaîna. Au projectile répondit le vol d’une poubelle. Rapidement débordés, les hommes en uniforme ne purent empêcher la bousculade. Pris entre le cordon et la charge des extrémistes, Emmanuel fut un instant déséquilibré. Lorsqu’il se releva, il vit que le prêtre avait disparu, peut-être avait-il été piétiné ? Et l’enfant ? Paniqué, le souffle court, il se mit à chercher des yeux, essayant désespérément de s’extraire de la mêlée.
C’est là qu’il surgit, armé d’un poinçon, un type du décor que le jeune homme n’avait pas remarqué. Il n’eut que le temps de voir son faciès rougeaud avec une mâchoire prognathe et un regard fiévreux.
-« Crève ! » Hurla l’inconnu avant de lui planter sa lame dans le flanc.
Une cinglante douleur, le froid, puis l’obscurité. Emmanuel s’effondra lourdement sur les dalles du parvis, le vide se fit brutalement autour de lui. Sa vue se brouilla et il ne put percevoir que des cris stridents et des éclats de voix :
-« Une ambulance ! Médecin ! Médecin ! »
-« Attrapez moi ce connard ! » Hurla à pleins poumons le capitaine Lemaire.
-« Amenez le dans l’église ! » Dit la voix forte et assurée du prêtre.
Mais plus rien n’avait d’importance pour Emmanuel, il était en train de s’en aller, il était mort…
******
Seine-Saint-Denis, trois mois
plus tard …
-« Reste près de moi et tout se passera bien ! »
Le père Martin Lamberet, alias Thariêl, asséna une tape amicale sur l’épaule de son nouveau protégé. La situation était assez comique à vrai dire : le grand colosse cherchait, en cet instant, refuge auprès d’un petit bonhomme d’à peine un mètre soixante-dix. Mais il n’était plus un homme, là était toute la différence. Il était à présent un céleste, un serviteur de dieu, et il devait des comptes à celui qui était devenu son mentor.
Emmanuel Célestin le céleste, une mauvaise blague ? En revenant d’entre les morts, le jeune homme s’était vite aperçu que tout ceci n’était que trop sérieux. Il avait été élu par le contexte même de son assassinat, et il avait tout appris de la hiérarchie divine sous l’enseignement de Thariêl. Lui était un trône, un ange de rang supérieur, commandant aux gloires et aux principes. Au dessus se situaient les Séraphins, puis les archanges eux-mêmes, les purs d’entre les purs… Emmanuel, bien que novice, avait toutefois appris qu’il existait un rang encore inférieur au sien : les chérubins, âmes innocentes sacrifiées avant leur heure mais revenues servir le seigneur de diverses manière. Ceux là ne combattaient pas, pas comme lui allait le faire à présent !
Réunis dans le recoin obscur d’une friche industrielle, les cinq anges avaient tous revêtu des tenues de combat urbaines, grises et noires, et arboraient ostensiblement fusils d’assaut et lance-grenades. Si on avait dit au jeune étudiant qu’il se retrouverait un jour ainsi surarmé, en pleine banlieue parisienne, il aurait certainement rit très fort. Sauf que là, son humeur était plutôt à l’anxiété. Esprit brillant, il n’avait eu aucun mal à assimiler les principes du bien et les enseignements complexes de la théologie ; il faut dire que Thariêl était un bon maître. En revanche, il n’avait encore jamais été confronté à une situation de combat, contrairement aux autres, pas avec des déchus !
A ce qu’on lui avait dit, un groupe important de démons se donnait régulièrement rendez-vous ici pour échanger de la drogue, des armes, et d’autres moyens de monnayer les âmes mortelles. Emmanuel, devenu Sinarièl, n’avait pas la moindre idée de leur puissance, il se contentait de « suivre », avec la très désagréable sensation d’être le boulet d’un groupe aux techniques de guerre bien rodées. Il jeta un regard dédaigneux à l’ombre immense du hangar qui leur faisait face, puis il vérifia pour la dixième fois son M-16 avant de la pointer vers l’obscurité. Toute la ligne plongée dans le noir était tenue par les « bénis » des mortels en passe de devenir célestes comme lui. Savaient-ils seulement le sens de leur présence ici ?
Un concert de hurlements sauvages accompagna la charge de l’ennemi tandis que la première ligne délivra un feu nourri, mais étouffé par l’épaisseur des silencieux ajustés sur les canons des armes. Emmanuel se redressa d’un bond et tira à l’instinct. L’humanité ne devait rien savoir de la guerre que se livraient sur Terre le bien et le mal ; celle-ci s’était intensifiée depuis que Belzébuth, seigneur des mouches, avait évincé Lucifer de la Cour Infernale. Dieu avait laissé la Terre aux hommes, avec pour eux le choix entre l’un ou l’autre aspect, ainsi en était il…
« Amen ! » S’écria intérieurement Emmanuel en délivrant rafales sur rafales. Face à lui, les pantins de l’enfer chargeaient, la bave aux lèvres, les yeux sanguinolents, et tombaient sous les balles. Parfois les faisceaux des lampes laissaient entrapercevoir des visages monstrueusement déformés par la rage, et des corps à corps farouches entre les bénis et les mignons du malin.
-« Qu’est-ce que c’est ? Des…Des démons ? » S’écria Emmanuel, sans cesser de tirer.
-« Ce serait pâques tous les jours si les démons étaient aussi faciles à buter ! Non, ça ce sont juste des tourmenteurs, des familiers si tu préfères ! » Ricana Khamys, l’ange qui se tenait à ses côtés, en même temps que Thariêl.
Emmanuel secoua la tête, si des automatiques lourds avaient déjà du mal à briser la charge des « grouillots » de Satan, qu’en étaient ils des authentiques anges déchus ?
C’est alors qu’il les vit, avançant à découvert, quatre silhouettes séparées de plusieurs mètres entre elles, mais progressant de concert vers leur position. A la lueur des lampes, Emmanuel vit que l’un d’eux tenait deux fusils d’assaut à l’horizontale, bien calés au creux de ses bras, et que sa bouche avait laissé place à une sorte de gueule écumante, comme celle d’un chien féroce, la peau de ses joues pendouillant en lambeaux tout autour. Le plus grand des déchus avait le visage brûlé, un casque de chantier sur la tête, et brandissait une lourde masse à deux mains.
-« Baisse-toi Sinarièl ! » S’écria Thariêl.
Le jeune céleste eut à peine le temps de plonger que le démon le plus à gauche, encore caché par l’ombre, quitta soudain la formation pour foncer vers leur ligne. Une puissante langue de feu éclaira la nuit et tous ressentirent une chaleur caractéristique sur la nuque.
Les balles pleuvaient sans aucun effet sur les assaillants et déjà, les rangs des bénis étaient enfoncés. Plusieurs s’étaient couchés sous les tirs ennemis, combien allaient trouver la mort ce soir ? C’était donc cela l’épreuve à passer pour avoir l’honneur d’intégrer l’armée divine ? Emmanuel vit leurs corps se tordre et être projetés comme des poupées désarticulées sous la mitraille. Le démon au faciès de grand brûlé semait la mort, sa bouche s’ouvrait comme un puit béant et crachait des flaques d’un liquide infâme. Plusieurs bénis, atteints par cette chose, se recroquevillaient en hurlant avant de fondre en une bouillie infâme de sang et de chairs.
Emmanuel chargea subitement en poussant un grand cri qui résonna dans la nuit glaciale. Il n’avait plus de munitions, mais c’est à l’épée, la plus noble des armes, qu’il allait vaincre son premier ange noir ! Tandis qu’il portait ses attaques furieuses, une aura bleutée l’entoura et ses yeux s’éclaircirent sous l’effet d’une juste fureur. Le regard du démon, lui, ne renvoyait rien, ses yeux n’étaient que des puits noirs, sans fond, inexpressifs. Il esquivait nonchalamment les coups du céleste ; il décrivit un violent mouvement de rotation. Le choc du métal, Emmanuel s’envola sous la force du coup avant de retomber sur le lit de gravats. Sa tête percuta un parpaing et la nuit envahit ses yeux…
******
-« Pas mal pour un début ! Tu t’adaptes vite, fils ! »
Thariêl épongea le crâne ensanglanté de son protégé, sans lui épargner l’eau glacée sur le visage. Emmanuel grimaça alors qu’il reprenait ses esprits, encore embrumés.
-« Tu parles ! Je me suis fait avoir comme un bleu ! » Grogna t’il en prenant une gorgée d’eau.
-« Peu de célestes auraient pourtant fait face à un maître des immondices comme tu l’as fait ! »
-« Il faut croire que je suis incurablement stupide ou inconscient ! »
Thariêl ne répondit pas et se contenta de son sempiternel sourire énigmatique. Bien sûr, il était fier de son filleul, car après tout, son assaut désordonné avait au moins permis à plusieurs bénis de survivre. Emmanuel avait à la fois la bonté de cœur et l’âme d’un combattant, non, décidément, il ne s’était pas trompé en devenant son tuteur. Il l’avait repéré au cours de cette terrible journée où il avait trouvé la mort pour le reste du monde, et toutes ses bonnes impressions sur lui s’étaient avérées fondées.
-« Bon sang, ça fait un mal de chien ! Quand bien même je suis déjà mort une première fois ! » S’écria Emmanuel en serrant les dents.
-« le seigneur nous a donné la douleur en présent afin que nous soupesions chacune de nos actions et que nous prenions en compte le sang versé. Seuls les déchus se réfugient derrière le confort de l’insensibilité ! »
-« Quoi ? Tu veux dire qu’ils n’ont rien senti de tout ce qu’ils se sont pris ? » S’écria le jeune ange, les yeux écarquillés. Mais Thariêl éluda la question.
-« Le seigneur a une mission pour toi, maintenant que tu as fait tes preuves ! » Dit-il.
-« fait mes preuves ? »
Emmanuel n’était pas franchement persuadé d’avoir réussi autre chose ce soir qu’un spectaculaire vol plané.
-« Il faut que tu retournes dans ton pays d’origine, il s’y passe des choses atroces ! »
-« Merci, je suis au courant, c’est pour cela que mes parents avaient choisi la France figure toi ! »
-« Non, je veux dire des choses plus atroces que ce que tu peux imaginer. Nous allons te placer en couverture comme soldat dans l’armée du Togo. »
-« Ah non ! Alors là non, jamais ! Je ne peux pas ! »
-« Sinarièl ! »
-« IL n’y a pas de Sinarièl qui tienne ! Là, c’est Emmanuel Célestin qui te parle « Obiwan Kenoby » ! Mon père nous a fait partir justement pour éviter ces conneries ! On a souffert mille morts entre les mains des passeurs et des flics de l’immigration alors que je n’étais encore qu’un bébé ! Alors non ! Pas question de retourner là-bas ! Et surtout pas pour m’enrôler ! »
-« Ah Sinarièl ne fait pas l’enfant ! Clama Thariêl d’un ton de reproche paternel. Le seigneur t’a donné la grâce sans attendre de retour, mais à présent, il a besoin de toi, là bas ! Ne l’aime-tu donc pas, juste un petit peu ? »
-« Bien sûr que si ! Mais bon… » Les protestations d’Emmanuel se muèrent en un soupir d’impuissance. Il détestait quand son tuteur jouait sur la corde sensible…
Jérémiah Ardingthon, alias Khamys, observait la scène depuis toute à l’heure, amusé, certainement, de voir un petit homme chétif réprimander ainsi un grand baraqué comme Sinarièl. Celui-ci le fixa un instant avant de jeter un regard circulaire sur tout le champ de bataille. Les bénis blessés ou morts finissaient d’être évacués par d’étranges ambulanciers aux cheveux très courts dans des camionnettes sans marquage… Le feu avait pris dans des déchets, des poubelles et des carcasses de voitures toutes proches.
-« Et merde ! Qu’est-ce qu’on fait encore là ! Et qui va nettoyer tout ce bordel ! »
-« T’occupe ! répondit Khamys. Les flics sont à notre botte. Et pour les bagnoles flambées, on accusera les sauvageons de la cité, encore et toujours ! »
Emmanuel lui répondit par une grimace méprisante. Il n’aimait guère les anges américains, leurs propos et leurs méthodes, et les longs séminaires à leurs côtés ne l’avaient pas aidé à les trouver plus sympathiques.
-« C’est bon, j’irai ! Et pas de commentaires ! » Dit il à Thariêl.
Le trône se contenta d’afficher le plus radieux des sourires.
Nord du Togo, 26 jours plus
tard…
Le convoi n’avait pas rencontré âme qui vive en progressant vers le bourg, les chèvres redevenues sauvages, broutant à quelques mètres des corps déchiquetés, étaient les seuls témoins de leur passage…
La mort, la région en était envahie ! Une bonne partie des hommes du peloton étaient des durs, mais rien ne les avait préparés à la vision de tels carnages. Alors que dire des jeunes recrues comme Emmanuel Célestin ? Lui se tenait, stoïque, dans la cabine d’un vieux camion saviem, ne cessant de fixer la route afin d’échapper aux regards méprisants que lui lançait de temps à autres le conducteur.
Emmanuel était trop sage pour s’entendre avec ces brutes, mais déjà trop mûr pour avoir de vraies conversations avec les autres nouveaux, des gamins à côté de lui !
Son attention fut attirée par un énième corps décharné sur le bas-côté de la piste. C’était tout ce qui restait d’un vieil homme, bien qu’on eût dit que le corps fût passé dans une botteleuse ou une découpeuse industrielle, à en juger par son état ! Rien n’était normal depuis que le jeune céleste avait été envoyé enquêter sur la révolte de l’Eglise du Renouvellement Antidogmatique. Il avait beau être aidé par le Ciel, il n’en savait guère plus que ses « compagnons d’armes », tout juste des rumeurs sur des rituels sataniques, des sacrifices d’enfants et d’autres choses particulièrement abominables, et très explicites quant à l’inspiration du culte. Tout ici « puait » autant le surnaturel que la chair en décomposition. Emmanuel ne doutait plus maintenant des actions du malin sur son continent natal, l’Afrique : ici, chaque mutinerie pouvait prendre l’ampleur d’un coup d’état, les pays s’embrasaient parfois au moment des élections et cela ne faisait pas si longtemps qu’avait eu lieu un génocide à la machette, pas si loin d’ici en tout cas…
Son regard fixe s’attardait maintenant sur les masses étriquées des bâtiments de Dakoumé, l’épicentre de la révolte. Tout paraissait pourtant bien calme ici : personne dans les rues, pas de réfugié ni même un animal à errer à la recherche de nourriture, juste la poussière et le silence. Oh, bien sûr, en situation de guerre, il était courant de rencontrer des habitations à priori vides, mais en réalité occupées par un tireur embusqué, un nid d’armes lourdes, ou encore piégées à l’explosif. Emmanuel le savait très bien, aussi bien qu’il savait que le démon était lâche. Ceux d’en face pouvaient toujours arguer qu’ils s’étaient révoltés pour une cause juste, ils n’en employaient pas moins des méthodes qui faisaient d’eux des monstres à abattre. Ils ne libéraient pas l’humanité mais la faisaient souffrir aussi sûrement que les carcans dogmatiques qu’ils dénonçaient, ils n’avaient pas seulement renié l’amour du seigneur mais ils détruisaient chaque jour un peu plus sa création, et se mettaient ainsi en marge de son pardon…
-« Hé, mi-cul ! Tu passes l’appel ? » S’écria la voix du conducteur.
-« Hein, quoi ? » Emmanuel venait de sortir de sa rêverie. Il avait parfaitement entendu la consigne de ce minable qui lui tenait lieu de supérieur dans l’armée togolaise, mais il ne pouvait tolérer ces sobriquets qui lui collaient à la peau depuis qu’il s’était enrôlé.
-« Oui, première classe Théodoro ! Mais ça passera tout de suite mieux sans insulte ! » Lui répondit le céleste d’un ton sec.
-« Ce n’est pas une insulte, c’est juste… « Mi-cul », mon frère ! »
-« Je ne suis pas métis, et on a pas gardé les cochons ensembles que je sache ! »
Mais le soldat au volant se contenta d’un rire sonore. Emmanuel attrapa la radio en soupirant. Il était tellement plus fort et plus intelligent que ce cloporte, mais il était un ange à présent, et il ne lui ferait pas le moindre mal en réponse à ses attaques, pas même une bonne mandale pour lui apprendre le respect !
-« QG ? Ici Guépard 2, rien à signaler ! »
******
Il ne s’était écoulé que quelques minutes depuis le dernier message d’Emmanuel, mais à présent, la troupe arpentait les chemins de terre irréguliers quadrillant la petite bourgade. Les soldats découvraient ce que leur avaient laissé deviner les messages alarmants de la radio nationale. Les graffitis avaient entièrement recouvert les façades, depuis celle du plus haut immeuble jusqu’à la plus modeste cabane, même les carcasses de véhicules n’avaient pas été épargnées. Il ne s’agissait pas, toutefois, des obscénités habituelles des tags, ni de messages politiques. Non, cela ressemblait à des réseaux complexes de figures aberrantes, de lignes entrelacées et de symboles illisibles, inscrits sur le moindre espace libre. Ceux-ci n’avaient pas l’ombre d’une signification pour les hommes du peloton, mais ils ne trompaient en aucun cas Emmanuel, qui ne connaissait maintenant que trop bien les rites d’invocation de l’ennemi ! Avec Thariêl, il avait été parfaitement formé à reconnaître la symbolique satanique, d’un seul coup d’œil, il savait reconnaître un pentacle décoratif d’une authentique figure maudite, un sorcier de folklore d’un véritable adepte (et ils étaient finalement fort peu nombreux), une manifestation de pouvoirs démoniaques d’une mystification…
Quelques corps jonchaient, ça et là, le sol de terre battue, bien qu’il ne subsista sur eux plus assez de chair pour les reconnaître. Le soleil, les insectes et les charognards avaient sans doute fait leur œuvre bien avant l’arrivée de leur groupe, mais pourtant, Emmanuel ne voyait ni n’entendait aucun animal en dehors des grosses mouches répugnantes qui, elles, pullulaient tout particulièrement en cet endroit.
-« Y a personne ici ! On perd notre temps ! » Grogna Théodoro, déjà impatient.
-« très perspicace ! Tu as trouvé ça tout seul ? La véritable question serait peut-être de savoir pourquoi ? » Lui asséna Emmanuel.
Le première classe voulut répliquer, mais il fut immédiatement coupé dans son élan par Etoo, le chef de la troupe.
-« Mi chèvre marque un point ! Ca nous prouve juste que les rebelles ont tout massacré, mais pas forcément qu’ils sont partis. Vous allez vous diviser en quatre sections pendant que je tiens le guet avec dix hommes. Théodoro, tu en prends quatre avec toi et mi chèvre prendra les cinq nouveaux ! Gibraïl et Mahé, vous vous partagez ceux qui restent. Retournez moi chaque pierre de cette ville, vérifiez qu’il ne reste rien ni personne, ni carte, ni plan, ni macchabée suspect. Ah ! Et tant qu’à faire, vérifiez qu’ils n’ont pas creusé de bunker ! »
Le lieutenant Etoo esquissa un sourire satisfait avant de retourner se mettre à l’ombre dans la cabine du véhicule de tête. Théodoro et Emmanuel s’échangèrent de longs regards pesants avant de désigner leurs équipes et de partir chacun une direction opposée…
******
Le soleil avait asséché les rues en lits de poussières et alourdissait chacun de leurs pas. Emmanuel bénissait intérieurement le seigneur d’avoir bien inspiré le lieutenant de l’avoir séparé de cette hyène de Théodoro, un « vrai dur » des forces armées gouvernementales. Il devait toutefois, et sans aucune expérience de commandement, mener des recrues rendues fébriles par la peur et l’excitation d’un combat imminent. Ils lui ressemblaient, à bien y réfléchir, ainsi armés, conditionnés, mais en fait livrés à eux-mêmes !
Emmanuel repensa à cette nuit terrible où ils avaient soutenu une fusillade contre des démons, dans la zone industrielle. Les hommes qui le suivaient, et qui comptaient sur lui en cet instant, n’étaient pas sans lui rappeler les bénis, ces « catéchumènes de l’extrême » qui s’étaient engagés au combat sans aucune hésitation. Les hommes ? Des gamins plutôt ! Ils avaient beau avoir des uniformes neufs et des armes de guerre, leurs regards trahissaient la peur et le doute. Emmanuel savait pertinemment qu’en d’autres endroits du continent, des enfants étaient, pour ainsi dire, dressés avec des armes dès que leur taille leur permettait de manier la kalachnikov et le lance roquettes, et que leurs jambes étaient assez fortes pour leur permettre de courir sous le feu de l’ennemi. De la chair à canon, chacun des deux camps, ciel et enfer, en faisait usage…
En repensant à tout ceci, le céleste accéléra le pas sous les regards curieux des deux hommes de tête. Il se dit que sa résistance surnaturelle pouvait au moins lui permettre de marcher en tête, sans compter qu’il avait à sa disposition quelques capacités utiles et que tout être humain non initié aurait qualifiées de « magiques ».
En fronçant les sourcils, il se stoppa net devant une construction qu’il avait prise tout d’abord pour un banal entrepôt de tôles ondulées, mais recouvert dans sa partie inférieure de grandes toiles goudronnées. En même temps qu’une odeur grasse et putride, une sensation caractéristique parvint à ses sens surnaturels. Le petit groupe de recrues l’imita, mais avec un temps de retard.
-« Bon dieu ! Jésus, Marie, Joseph ! » Cria l’un des jeunes en se signant.
Un autre ne put réprimer un vomissement. Emmanuel lui, restait planté là, le cœur battant et les yeux écarquillés, rivés sur cette vision d’horreur…
******
-« C’est de la… »
-« Chair, oui ! » Coupa immédiatement Emmanuel, comme pour éluder la question du jeune soldat.
Dans la rue, les bâtiments avaient pris des formes aberrantes, comme si les maisons s’étaient ratatinées sur elles-mêmes pour donner forme à des cavernes funestes, avec de petites ouvertures béantes en guise de fenêtres, et des couloirs, juste entraperçus au travers, se tordaient dans des formes tubulaires, révoltantes. Partout, et peut-être plus qu’ailleurs encore, les motifs tortueux et les écritures runiques recouvraient le moindre mètre carré de façade et de ce qui restait de trottoirs. Des tasseaux de verre, des os déchiquetés et des morceaux de métal tordus avaient envahi la route, ou ce qu’il était encore convenu d’appeler ainsi. Incrédule, Emmanuel reconnut quelques formes familières de tuyaux, d’engrenages, et d’autres pièces de voiture. Tout ceci semblait avoir été broyé dans le ventre d’une machine, alors que les habitations, elles, avaient comme fondu sous l’effet d’un souffle brûlant…
Mais le plus terrifiant restait ce « garage » devenu méconnaissable. Si le toit était resté métallique, on aurait dit que le tablier s’était entièrement recouvert d’une matière organique visqueuse, marbrée, et palpitante, comme si la tôle ne faisait plus qu’une avec la chair…
En guise de porte, une sorte de cloaque s’ouvrait sur la façade, refermé par une membrane opaque et musculeuse, avec comme des renflements aux endroits où les « battants » se rejoignaient. Un vertige s’empara du jeune ange, qu’allait-il faire maintenant ? Il avait avec lui cinq hommes, spectateurs d’une manifestation du démon… Qu’allait-il bien leur dire ? Mais à quoi donc avaient pensé ceux d’en face ? Ne respectaient-ils donc plus les règles de la guerre secrète ? Peut-être ne comptaient ils tout simplement pas laisser de témoins…
Bientôt, le reste du peloton allait rappliquer et il faudrait rendre compte de tout cela à Etoo !
Une des recrues avança la main vers la « porte » de chair et de muscles, mais Emmanuel, reprenant ses esprits, lui saisit fermement le bras.
-« Non ! » Hurla t’il.
Le jeune homme lui lança un regard incrédule. Un autre soldat pointa son lance-roquettes RPG7 sur la chose putride :
-« On pourrait le faire sauter, on a tout ce qui faut ! Ca cache sûrement quelque chose ! »
-« Non ! Mauvaise idée ! » S’écria l’ange pour couper court à toute discussion.
Bientôt, tous les jeunes furent subjugués par la lueur bleue de son regard, ils étaient tous à le fixer, les bras ballants et les yeux vitreux. Ceux qui avaient commencé à le faire oublièrent leurs litanies et les gris-gris qu’ils avaient sortis de sous leurs vestes de treillis.
-« Ecoutez moi ! Dit Emmanuel, entouré d’une aura argentée. Les bâtiments de chair n’existent pas, pas plus que les monstres ! Et il n’y a rien dans cette partie de la ville qui soit digne d’intérêt ! A présent, mes frères, repartez devant, le cœur léger et serein ! »
Le groupe s’exécuta, en silence, tournant les talons comme un seul homme. Emmanuel, lui, avait retrouvé toutes les apparences d’un homme normal.
-« Bienfaisante amnésie ! » Murmura-t’il avec le sourire aux lèvres.
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Sous le regard curieux et atterré de Théodoro, le lieutenant Etoo ressortit de la masure où il s’était entretenu seul avec Emmanuel. Le chef de guerre avait le regard vague et un sourire béat que personne ne lui connaissait.
-« Nous allons chercher du renfort ! Célestin reste là au cas où. Tous les autres, vous venez avec moi ! » Dit-il d’une voix doucereuse.
Le jeune ange réprima un sourire de satisfaction, le seigneur réprouvait généralement l’usage de pouvoirs de suggestion, propres à égarer l’âme humaine. Mais là ; le céleste avait agit pour le bien de tous.
******
Tout seul dans un enfer à ciel ouvert, Sinarièl l’avait choisi…
Il était stupide de penser que les anges n’avaient pas peur, car aucun être n’ignorait la peur. Pas même Belzébuth et ses princes démons sans doute, avec leur sempiternelle peur de ne pas exister aux yeux des hommes, l’enjeu de cette lutte éternelle entre Dys et la Jérusalem céleste. Mais au moins le céleste était-il préparé à toutes ces choses, pas comme les autres, ces combattants qui n’avaient jamais rien affronté d’autre que les pillards ou les groupes armés dissidents. Non, décidément, il ne pouvait pas les mêler à tout ça ! En entrant dans l’église dévastée de Dakoumé, Emmanuel se dit qu’il ne pouvait pas prendre une telle responsabilité et qu’il avait bien fait !
Ses yeux d’être divin perçaient parfaitement l’obscurité, dans chaque recoin. Plus qu’ailleurs ici régnaient le désordre et la saleté. Les membres de la secte avaient littéralement retourné tout ce qui n’était pas vissé au sol. Outre les mêmes dessins blasphématoires que partout ailleurs, des taches sombres sur les tissus et les boiseries- ou du moins ce qu’il en restait- attestaient de furieux combat, de massacres et de profanations. En avançant de quelques pas, Emmanuel constata avec horreur qu’une des statues de la vierge était couchée sur le dos, recouverte des restes de différentes substances dont la nature ne faisait guère de doutes…
Bandant tous ses muscles, le céleste s’empressa de la redresser, opération impossible à l’époque où il n’était qu’un être humain ordinaire. Mais là, les quelques cinq cent kilos de la vierge ne lui posaient pas de problème insurmontable…
Il se massa le bas du dos et repensa à tout ce qui s’était dit sur l’Eglise Antidogmatique et les rumeurs de messes noires et d’autres horreurs. Un rapide regard à la voûte lui montra que même celle-ci n’avait pas été épargnée par les profanations, à en juger par les traces de sang et les inscriptions injurieuses qui la recouvraient. Emmanuel poussa un long soupir en s’adossant contre l’autel et s’endormit, vaincu par la fatigue.
******
Dans ses rêves agités, la masse de chair spongieuse du hangar se contractait dans d’atroces convulsions. L’orifice membraneux s’ouvrait soudain dans un flot de sang noir, révélant une masse sombre et rugissante. Emmanuel se réveilla en sursaut : une paire d’yeux jaunes démesurés le fixait et l’éblouissait. Dans un réflexe conditionné, il tendit le bras et pressa la détente de son colt 45 automatique. La détonation fit trembler les murs de crépis de la vieille église, plus rien…
L’ange avait tiré dans le vide, ce n’était rien qu’un stupide cauchemar ! Emmanuel se leva, jurant contre sa propre nervosité. Et s’il avait abattu un de ses compagnons revenus ici le chercher ?
Le rugissement d’un moteur coupa court à toutes ses pensées. Ce n’étaient pas les saviems de l’armée loyaliste, ça, il en était sûr ! Un RPG7 en bandoulière, il sortit en trombe de son abri. Jamais il n’avait entendu un pareil vacarme, cela ressemblait plutôt à un feulement bestial répercuté et amplifié par un gosier métallique, et qui lui provoquait des tremblements à travers tout le corps ! Il pensa un instant aux rebelles, mais ses sens de céleste lui criaient que quelque chose d’anormal était en train de se produire. Dissimulé derrière un muret de pierres sèches, il entendait, le cœur battant à tout rompre, se rapprocher l’enfer mécanique !
Le monstre venait de surgir à l’angle de la rue, décrivant un virage très improbable pour un véhicule conduit de main d’homme. La masse informe fonçait droit sur lui, les yeux de dragon qui lui tenaient lieu de phares l’avaient repéré ! La calandre, prolongée de lames acérées, arborait une véritable dentition. Là où aurait du se situer le radiateur, le capot s’ouvrait sur une gueule béante où s’entrecroisaient des crocs de fer et des hélices à hachoirs…
Emmanuel comprit soudain tout ce qui s’était passé ici et dans quelle machine infernale avaient bien pu passer les corps retrouvés sur la route…. Il comprit tout cela en décochant instinctivement une roquette. Le projectile décrivit une courbe dans la nuit avant d’exploser avec fracas contre l’aile de ce qui avait été un 4x4, mais qui rassemblait à présent les caractères d’une bête et d’une machine. Sans perdre de temps, le céleste, solidement campé sur ses pieds, se posta devant la chose qui venait d’effectuer un tête-à-queue. Il pressa tellement fort la détente de son fusil-mitrailleur que son articulation s’endolorit.
Malgré le tir d’arme lourde qu’il venait d’encaisser, le monstre tentait de se remettre droit, soulevant des nuages de poussière avec ses roues. Les grêles de balles arrachaient des gerbes de sang, de pus et de chair sombre en déchirant la carrosserie. Emmanuel hurla à pleins poumons, tandis que les phares pointaient à nouveau dans sa direction, une fente sombre ressortait comme une pupille de leur surface jaune pisseux. Clic ! Clic ! L’ange venait de vider son chargeur. Retrouvant quelques esprits, il se précipita vers l’église : oui, un sol consacré le protégerait !
L’horreur se lança à sa poursuite avec un temps de retard, en se retournant, Emmanuel aurait juré voir des lambeaux de chair frémissante pendre à l’endroit de l’impact de la roquette. Il passa le portail à grandes enjambées, mais elle était déjà sur ses talons et avait franchi sans difficulté les marches du parvis ! Il courut jusqu’au fond de la nef et bondit derrière l’autel. Emmanuel enclencha un nouveau chargeur avant de risquer un regard vers la porte. Il eut le temps de distinguer la surface rougeâtre du véhicule satanique, agitée de tremblements et d’ondulations. Sous elle s’agitaient des choses grouillantes et des visages sans traits, comme absorbés par la structure et se tordant dans des expressions de douleur extrême. Le monstre d’enfer ouvrit grand sa gueule dévoilant plusieurs rangées de lames s’entrechoquant. Emmanuel grimaça avant de lâcher une nouvelle grêle d’acier, l’un des phares éclata en répandant un liquide jaunâtre. Soudain, il se précipita à l’intérieur du bâtiment, arrachant au passage le crépis de l’encadrement de la porte. En une fraction de seconde, l’ange comprit qu’il se trouvait dans une église déconsacrée et qu’il n’avait nulle protection à en attendre.
Un souffle brûlant traversa toute la nef, et malgré la protection de son aura angélique, Emmanuel ressentit la chaleur douloureuse des flammes. Il courut jusqu’au fond du chœur, abandonnant au passage sa veste qui était en train de prendre feu.
Un réflexe, un seul ! De sa main tendue, il visa le pilier central, un éclair crépitant fit voler en éclat le béton et son plâtre décoratif. La voûte craqua dans une avalanche de pierres, de briques et d’ardoises et avec un vacarme de fin du monde. La poussière recouvrit les deux protagonistes, la chose venait de laisser échapper un cri strident. Emmanuel voulut se protéger de ses bras mais des choses lourdes s’abattirent sur son crâne, et l’obscurité voila son esprit…
******
Il ne s’était écoulé que quelques minutes, mais Sinarièl avait bien cru faire le grand saut vers le paradis. Blessé, engourdi, il était assis au milieu des gravats, le dos endolori par la pointe saillante d’un chapiteau de colonne écrasé juste derrière lui. Il regarda ses bras et ses jambes recouverts de coupures et d’ecchymoses, puis il éclata d’un rire nerveux : il était toujours entier et la poussière du plâtre du plafond l’avait entièrement recouvert de blanc.
Il sursauta en voyant, face à lui, le capot écrasé du monstre d’enfer, la « peau » arrachée, et l’unique phare éteint, on aurait dit du verre terne et noirci. Emmanuel recula, n’osant même pas croire à sa victoire. Il n’avait pas réfléchi longtemps avant de faire s’effondrer l’édifice, car à vrai dire, il n’avait plus rien d’assez puissant pour venir à bout de l’abomination. Et elle, elle se trouvait là, comprimée sous des pans de murs et des débris de charpente. Le poids des gravats avait littéralement aplati son « châssis » et ses défenses d’acier ressortaient de sa calandre déformée.
Alors qu’il ne pouvait détacher son regard de cette vision ahurissante, un grincement métallique le fit tressaillir. En reculant, il trébucha sur un porte-livre qui tomba bruyamment avec la bible posée dessus. L’ange chuta lourdement en arrière, il n’avait même plus la force de se relever. Il souleva d’un geste délicat le volume, ouvert face contre terre et attarda ses yeux fatigués sur la page de droite où l’on pouvait voir une reproduction d’enluminure : un homme en tunique dépouillée et armé d’une simple hache combattait un lion dans un décor de feuilles d’acanthe. La légende figurait simplement :
« Psychomachie (représentation
allégorique du combat entre le bien et le mal) »
Emmanuel secoua la tête, incrédule. Il voulut prendre appui pour se relever, mais il sentit le contact d’une plaque de plastique s’enfonçant sous sa main. Le son de l’église entonna soudain un champ mielleux, avec toute la puissance des enceintes miraculeusement épargnées. Trop fatigué pour réagir, Emmanuel resta assis là, la bouche ouverte et les yeux dans le vague :
« Béni sois
tu de siècles en siècles, béni sois tu seigneur,
Béni sois tu de
siècle en siècle, bénis sois tu seigneur ! »
Fin
31 octobre 2006
Psychomachie
Ma nouvelle fantastique pour le site des Traversées oniriques est enfin prête et envoyée. Espérons qu'elle saura convaincre le comité de lecture de l'association et que ce jour très particulier lui portera chance.
J'ai très largement basé ce texte sur l'ironie et l'humour noir, avec quelques clins d'oeil aux films d'horreurs.
Résumé: Après son assassinat par un extrêmiste lors d'une manifestation, le jeune Emmanuel Célestin accède au statut d'ange et découvre la guerre scecrète que livrent Dieu et belzébuth sur Terre pour l'âme humaine. Il est aidé par Thariël, son mentor. Il ne tarde pas à être envoyé dans son pays d'origine, le Togo, où de funestes évènements se préparent et où il doit affronter un démon très particulier en combat singulier...
ce démon, c'est une abomination mécanique, la "roadslasher", dont j'avais imaginé et construit la figurine il y a déjà quelques temps.
Je ne suis pas, pour le moment, endroit de publier trop d'extrait de cette nouvelle de treize pages, les règlements des Traversées protégeant les contributions contre le plagiat.
Voici à présent ce que donne le tableau magique des appels à texte:
Titre |
Type de document |
Organisateur |
Résultat |
« L’utopie des Magonians » |
Nouvelle, SF |
Songes du crépuscule |
|
« La complainte d’Emerata » |
Nouvelle, Fantasy |
Parchemins et traverses |
En attente, verdict prévu pour Novembre… |
« Antechristus » |
Nouvelle, SF |
Traversées oniriques |
Concours clos, verdict pour très bientôt… |
« Le prix de Zarathus » |
Nouvelle, Fantasy |
L’antre de la Louve |
Retenu, Publication prochaine dans l’Antre de la Louve !!! |
« Psychomachie » |
Nouvelle fantastique |
Traversées oniriques |
Envoyé, concours clos ce soir à minuit… |
13 octobre 2006
Contes d'outre plan: l'hôpital abandonné
Deuxième conte d' outre plan rédigé et corrigé. J'ai pu améliorer deux ou trois petites choses grâce à la béta-lecture de Satsuko du forum Theita-Angol, et ce coup ci j'étais bien plus inspiré encore que pour "douleur désincarnée".
"L'hôpital abandonné" met en scène un petit garçon attaché au lieu de sa mort, un spectre, qui décrit avec émotion le vécu de ce vieil édiffice, abandonné à la fin des années soixante et laissé des années à l'abandon. Il confie son affection pour son vieux propriétaire et ses "visiteurs" nocturnes qui viennent y chercher refuge et sensations fortes. Mais il est en proie à une peur terrible: la démolition programmé du vieil hôpital qui le retient entre notre réalité et une autre, celle des âmes des morts qui lui fait si peur. Car l'hôpital n'est pas seulement une veille baraque qui fièrement résisté au temps, c'est aussi une clef vers "autre chose".
Les lieux m'ont été inspiré d'un authentique hôpital XIXème à l'abandon dans le nord de la Touraine, ainsi que certaines des annecdotes du récit qui m'ont été rapportées et que j'ai romancées. Tous les personnages sont en revanche bien fictifs. Extraits choisis:
L’hôpital abandonné
"C’est un lieu vraiment très particulier, on ne peut pas dire qu’il soit secret, mais il est peu connu. Vous pourrez le voir depuis la départementale, si vous êtes attentifs : il est en partie dissimulé par les arbres. Mais soudain il en émerge, comme par magie, et c’est souvent par un coup d’œil par dessus l’épaule, ou dans le rétroviseur, que l’on s’aperçoit qu’il est là, dans le paysage. Bien sûr, vous le verrez bien mieux si vous empruntez l’autre voie, là, vous serez sûr de ne pas le rater ; mais il est très rare que les gens utilisent encore cette route pour remonter en direction de Paris ou d’Orléans. Les gens sont si pressés, veulent toujours rouler plus vite et gagner toujours plus de temps. Peut-être veulent ils gagner toujours plus de minutes de vie, si précieuses ? Dans ce cas là, je les comprends !
Quand vous le verrez, vous serez tout de suite très surpris, captivés même, je l’espère ! Il faut dire qu’il ne passe pas inaperçu avec son architecture bizarre ; je n’ai pas beaucoup de culture, il faut m’excuser, mais je dirais qu’il ressemble à un mélange entre une basilique et une église orthodoxe. Quelque part, je crois que je ne dois pas être loin du vrai car c’est aussi ce qu’il évoque aux visiteurs, mais il y en a de moins en moins malheureusement, je m’ennuie tellement parfois !
Enfin bon, comme je vous le disais, il a quelque chose d’oriental ce bâtiment, avec ses cinq tours, et ses toits noirs en forme de coupoles. Par miracle, la flèche d’or du clocher est restée intacte, ainsi que les lettres de la façade. Au crépuscule, le soleil vient fondre dessus et laisse son empreinte éblouissante durant de longues minutes avant de disparaître derrière les cimes. Alors là, rien ne peut empêcher l’obscurité d’envahir chaque recoin et de transformer la pinède, si bien rangée, en une masse sombre et impénétrable. Surtout qu’avec le temps, les ronces et la broussaille ont colonisé, pour ainsi dire, la moindre surface de sous-bois. C’est le repaire des bêtes la nuit, enfin sauf quand je suis là, je crois qu’elles me sentent arriver, c’est dommage…
Quand on s’approche, on peut admirer les grandes fenêtres, la porte à doubles venteaux, toute noire elle aussi, et ses hautes arcades en tuffaut. Malgré la vétusté et le laisser-aller, ça impressionne toujours les curieux, et heureusement, il en vient encore de temps en temps ! Je les vois venir depuis la route ; lorsqu’ils approchent, ils ouvrent de grands yeux ébahis et ils arrêtent leurs voitures pour aller voir de plus près. Ils ne s’attendent certainement pas à ça, eux qui ont roulé sans voir autre chose pendant des kilomètres que des bosquets, des champs entourés de vieilles clôtures usées, et de temps à autre, un taudis. L’hôpital, lui, tranche carrément avec tout ça ! On dirait que les pauvres maisons qui l’entourent se tiennent à distance respectable, recroquevillées sur elles-mêmes. Les gens du coin n’aiment pas beaucoup les étrangers, vous savez ? Ils sont allergiques aux visites et voudraient bien que l’on se dépêche de démolir ce qu’ils appellent l’ « hôpital abandonné ».
Pourtant, il n’est pas vraiment abandonné cet hôpital, car il appartient à quelqu’un : le vieux. Cet homme là, c’est la crème des hommes, pas comme sa châtelaine ! Mais elle, je vous en reparlerai plus tard. Dans un passé plus glorieux, il a été préfet ou commissaire de la république, enfin quelque chose comme ça. Il a acheté ce terrain pour sa retraite, et dessus, il y avait l’hôpital. Et il l’aime son hôpital, ah ça oui ! Bien plus que sa maison d’ailleurs. Il en parle avec passion à qui veut bien l’entendre, donc pas à la châtelaine! Elle, elle a plein de projets pour ce terrain. En fait je crois qu’elle a commencé à en faire avant de se marier des projets, et qu’elle attend qu’il crève pour tous les réaliser. Vous l’aurez compris, je ne l’aime pas celle là ! Et vous comprendrez vite pourquoi.
Mais d’abord, je ne me suis pas présenté, je m’appelle Ludo, Ludovic Simoni, petit garçon de mon état. Et d’ailleurs ça ne risque plus de changer vu que je suis mort.
Ca vous choque sans doute, un mort qui parle et qui pense, mais on s’habitue vite, vous savez ! Si j’étais d’humeur taquine, je vous dirais que je mange les pissenlits par la racine, sauf que c’est une image, car de mon corps, il ne reste sans doute plus grand-chose. Il repose du côté d’Amiens car c’est de là que viennent mes parents ; s’ils sont encore en vie, ils sont certainement très vieux, mais de cela, je ne peux en être sûr car je ne peux pas quitter le vieil hôpital et son parc. Si je m’éloignais trop derrière les grands pins où les gens garent parfois leurs autos, je pense que je disparaîtrais, c’est aussi bête que ça…Pour aller où d’ailleurs ? Je n’en sais rien et je ne préfère pas le savoir d’ailleurs."
"Moi je reste spectateur de cet hôpital devenu mausolée, je suis une conscience qui peut voir et entendre. Je perçois même les émotions et les battements de cœur, pauvre spectre, je ressens aussi ce qui est caché. Mais je peux à peine agir. Je suis loin d’être le seul à être mort ici, mais je suis le seul à être resté. Ne me demandez pas pourquoi, je suis incapable de vous l’expliquer, moi aussi je ne suis qu’un enfant après tout !
Oh oui, il yen a des gens à venir ici pour des sensations fortes, de grands frissons. Ca attire les jeunes ce genre d’endroits, vous savez ? Et les jeunes sont attirés par la mort, quoiqu’ils en disent. La mort les fascine autant qu’elle les effraie, ils la haïssent mais ils essaient toujours de l’approcher le plus possible : toujours plus de défonce, toujours plus de vitesse… Ils la défient en l’esquivant au dernier moment, quelques fois ils se ratent !
Si je pouvais leur parler, je leur dirai qu’il n’y a rien à attendre de la mort, c’est si ennuyeux ! Pas horrible non, ce n’est pas douloureux non plus, c’est encore moins libérateur, juste ennuyeux. Mais ils ne peuvent pas comprendre, ils voient ça du côté où l’on ne peut rien savoir !"
"Une fois aussi, j’ai bien cru qu’on m’avait enfin vu, je ne peux pas vraiment en être sûr, mais je jurerais que oui. Ils étaient toute une bande ce soir là, je dirais même qu’il n’y en a jamais eu autant, en fait. Ils avaient amené des sonos, de l’alcool, et bien sûr de la drogue. Il y en avait à l’intérieur, au rez-de-chaussée, aux étages, aux sous-sols, d’autres dehors sur l’herbe, d’autres encore nus, baignant dans l’étang. Je les ai vus, au plus fort de la soirée, se piquer avec les mêmes seringues que l’on utilise pour les patients, s’injecter les mêmes substances que pour les malades. J’ai du mal à comprendre ce qu’il y a de jouissif à faire ça, car en vérité, ça n’a rien de plaisant d’être drogué lorsque l’on est malade, alors quand on ne l’est pas…
En fait je pense qu’ils étaient malades d’une certaine façon, malades dans leurs vies…
Toujours est il que cette nuit là, je jurerais que l’un d’eux m’a regardé droit dans les yeux et a tenté d’alerter ses camarades de ma présence : « Hé, les gars là, y a un gamin, vous avez vu le gamin ! » Mais bien sûr, les autres étaient dans leurs rêves artificiels et ne l’ont pas écouté, alors il a fini par se désintéresser de moi. Quand j’y pense, ça me rend mélancolique, ça aurait été au moins quelque chose, et puis c’était le premier qui n’avait pas peur !"
08 octobre 2006
Contes d'Outre plan: Douleur désincarnée
Dans "Douleur désincarnée", j'ai décidé de mettre en scène le surnaturel sur le fond d'une guerre qui, à elle seule, est plus horrible que toutes les situations d'intrusion fantastique dans la réalité: la guerre de Tchétchénie (une actualité récente est encore là pour nous le rappeler.
Le jeune Armin, porté pour mort, découvre l'existence des ombres sanglantes, des êtres parasites se nourissant de violence et utilisant les corps humains comme véhicules pour continuer les combats et se "nourrir". A la base, il s'agissait d'une simple nouvelle ayant pour but de me "faire la main" et destinée au forum des Songes du crépuscule. Mais en paufinant l'idée, et grâce aux bétas lectures de Lau et Raphaël de l'Antre de la Louve, ce texte s'est avéré être particulièrement adapté à mon recueil "Contes d'outre plan", extraits choisis:
Douleur désincarnée
"Un bruit mat suivit la chute du corps et les miliciens évacuèrent immédiatement les abords de la fosse, comme pour fuir des regards extérieurs. Mais qui pouvait bien les surprendre dans leur horrible besogne? Ils s’étaient rendus maîtres de la ville et il n’y aurait aucun témoin à leur dernière exaction.
Le poignard avait pénétré la chair du jeune garçon comme du beurre, et les hommes en gris en avaient retiré une macabre satisfaction. Un enfant de plus était tombé sous le froid de la lame ou la brûlure de la balle ; les miliciens tuaient indifféremment hommes, femmes, enfants et vieillards. Les premiers représentaient leurs pires ennemis, les combattants du Djihad, les secondes étaient encore assez nombreuses dans la ville, elles commençaient aussi à prendre les armes et beaucoup avaient été meurtries dans leur chair. Mais les enfants, surtout les mâles comme Armin, étaient les pires aux yeux des mercenaires : les futurs combattants, de la graine de boïvikis. Quant aux vieillards, résignés, ils n’avaient plus rien à perdre dans cette vie et n’en étaient que plus dangereux, après tout, ils incarnaient la mémoire de l’ennemi à abattre…
La zone de combat était à présent dénuée de toute vie, les cœurs des miliciens avaient été les derniers à y battre. Le corps inerte d’Armin avait lourdement percuté ce qui restait d’une femme. Tout était plus lourd dans la mort, même un enfant, un frêle garçon des faubourgs comme lui. Ses yeux fixes étaient rivés sur le monceau de corps jetés à la hâte dans ce trou poussiéreux, s’ouvrant comme un cloaque au milieu d’un champ de gravats. Armin reposait un torse tronqué, dont la poitrine ensanglantée était manifestement féminine, ce corps n’avait plus de tête, ni de mains, et ses jambes disparaissaient sous la chair des autres cadavres. Les mercenaires pro-russes étaient passés maîtres dans l’art macabre d’effacer l’identité de leur ennemi, une manière inégalable de les dépersonnaliser. Une disparue de plus ne retrouverait jamais ni son nom ni son corps…
Armin était un cadavre, mais il pouvait voir, et entendre. Sa conscience embrumée l’avertit qu’il devait tout de même être mort car il ne ressentait plus rien, ni froid, ni chaleur, ni douleur. Son corps et ses sens étaient plongés dans un état de somnolence mortuaire, et il ne sentait plus son cœur battre. Il était spectateur de sa tombe, de sa corruption, c’était donc ça la mort ? Où était Dieu ? Pas de lumière, ni d’ange, ni de tunnel lumineux, juste cette fosse et la vision figée du charnier. Bientôt il allait commencer à se dessécher, à se décomposer, à noircir. Les rats allaient venir le prendre, puis les insectes. Ils étaient les plus nombreux maintenant entre les murs de Groznyï. Les yeux d’Armin allaient rester ouverts, il assisterait à tout, jusqu’à ce qu’ils disparaissent à leur tour… Armin voulut crier, mais comme dans ces vieux cauchemars dont on se réveille paralysé, aucun muscle ni souffle ne répondait…
Une douleur aiguë à la joue le ramena à la vie, douleur salvatrice qui lui fit à nouveau circuler le sang dans ses membres engourdis. Armin sentit ses forces revenir, et un contact poisseux sur sa joue : là où le grand mercenaire aux yeux de givre l’avait tailladé. D’un mouvement sec, il se dégagea du contact de la femme-tronc et une tension insupportable parcourut son corps. Il tenta en vain d’enlever un peu de ce sang étranger qui maculait son sweat-shirt ; manifestement le massacre ne devait pas remonter à très longtemps. Armin voulut crier, mais seul un gémissement sourd sortit de sa bouche sèche.
Il se mit à trembler, le froid de la lame envahit à nouveau son corps meurtri, il porta la main à son flanc et grimaça, puis osa enfin un regard à sa blessure. Une croûte de sang s’était formée et semblait se confondre avec le tissu de ses pauvres vêtements. Pour une fois, les spécialistes de la mort s’étaient trompés, ils l’avaient laissé pour mort avec une blessure qui ne l’avait pas terrassé. La violence du coup l’avait fait s’évanouir, il avait besoin de soins, mais grâce à dieu, il n’était pas mort, Allah Ak Bahr !"
"Une brume sanglante se forma à la hauteur d’une des fosses, située non loin de celle où on l’avait jeté… Armin crut d’abord que ses sens fatigués l’induisaient en erreur, mais en fronçant les sourcils, il la distingua plus clairement dans l’air chargé de poussières. Il était trop habitué aux fumigènes et aux gaz pour les confondre avec cette bruine pourpre, scintillante, qui tournoyait et s’étendait, comme animée d’une vie propre.
Il ne pouvait rien faire d’autre que regarder, couché dans son abri dérisoire ; en fait, il était trop fasciné par le phénomène pour pouvoir réagir. C’est alors qu’il les vit débouler, silencieusement du nuage de sang ! Des choses fantomatiques courant sans un bruit autour des fosses ; ce n’étaient pourtant pas les fantômes que l’on décrit dans les histoires ou que l’on voyait au cinéma, avant la guerre, non rien de tout cela… Les silhouettes étaient tout un groupe, une bande, une douzaine à première vue, elles avaient une allure vaguement humaine, mais leurs bras éthérés semblaient plus longs et plus forts, et elles se déplaçaient courbées. Leurs mouvements n’avaient, eux, rien d’humain : ils étaient saccadés, maniérés à l’extrême, comme une danse folle. Avec un mélange d’horreur et de fascination, Armin les vit s’attarder sur les charniers, courir d’un trou à l’autre et se pencher sur les cadavres. Peut être était-il vraiment mort après tout ? Peut être distinguait il les ombres de l’au delà ? Peut être venaient-elles le chercher pour accomplir « le grand voyage ». Peut-être était déjà t’il l’une d’elle…
Armin sursauta et ne put réprimer un hurlement : un des corps venait de se relever du monceau, là où l’instant d’avant une « ombre de sang » avait sauté à pieds joints. Le pantin marchait, raide, mais s’était extrait sans difficulté de sa fosse. La terreur arracha un cri à Armin, puis un autre, mais les choses n’y prêtaient aucune attention. Il vit impuissant le spectacle macabre de deux, trois puis cinq corps se relevant à leur tour. Le premier sorti bougeait maintenant avec célérité, selon la même gestuelle absurde son hôte. Il courut vers l’épave d’un véhicule blindé qui rouillait au fond de ce qui avait été un parking résidentiel. Les jeunes yeux d’Armin le distinguèrent en train de s’affairer sur la carcasse recouverte de tags. Apparemment, le monstre cherchait quelque chose…
C’était donc cela ? Voilà pourquoi la lutte continuait ? Armin avait toujours entendu qu’il ne restait qu’un millier de boïvikis ou à peine plus, dans la ville. Il en descendait des montagnes, certes, prêts pour le Djihad. Mais bien d’autres encore renaissaient, il en était sûr maintenant, à l’abri des Russes. Mais les Russes n’étaient-ils pas eux aussi les proies des ombres? Si, de cela aussi il en était sûr ! Son monde de croyances s’était effondré pour laisser place à ces horribles certitudes ! Les ombres de la guerre étaient sorties de l’enfer pour prendre leurs corps, pour se battre encore et encore. Elles venaient se nourrir de la violence comme des insectes attirés pas la lumière d’un projecteur, comme une nuée de fourmis se jetant sur un quartier de chair. "
Armin comprit tout cela en épaulant son arme et en mettant en joue les créatures. Déterminé, il saisit solidement le canon de son arme, la crosse bien calée au creux de l’épaule ; son cœur battait la chamade car il n’avait encore jamais fait cela. Mais ces choses étaient trop étrangères à la terre, et leur existence même trop ignoble pour qu’il les laisse faire, il fallait les tuer encore plus sûrement que des araignées répugnantes."
02 octobre 2006
Les contes d'Outre plan
Après avoir écrit le synopsis de mon premier roman, j'ai eu envie d'écrire de courtes histoires jouant à la fois sur l'horreur, l'inexplicable, l'ironie et la poésie.
L'idée d'autres plans d'existence, contigus à ce que nous prenons pour la seule réalité possible du monde, me séduisait finalement beaucoup. Les idées de nouvelles mettant en scène les "intrusions" de créatures, les déchirures dans la réalité, les fractures dans les lois de la nature sont nombreuses. Avec le projet de roman fantasy, "La chute des anges", j'en suis venu à me constituer ma propre mythologie et à l'alimenter avec d'autres récits. Dans cette histoire, la jeune héroïne chute à travers les réalités pour découvrir un monde médiéval fantastique. Mais les "autres royaumes" sont fort nombreux, et lorsque l'irréel fait intrusion dans le réel, rien ne peut empêcher l'écrivain d'imaginer. Spectres, démons, garous et autres abominations, si elles n'étaient finalement pas autre chose que les habitants d'autres contrées de la réalité, et imaginez maintenant qu'elles se perdent dans notre monde ou qu'elles considèrent l'être humain comme un nuisible...
Pour le moment, deux "contes" d'outre plan on vu le jour:
-Douleur désincarnée: ou les ombres sanglantes font leur intrusion en pleine guerre de Tchétchénie...
-L'hopital abandonné: inspiré d'un lieu réellement existant, où quand un spectre raconte sa condition et les souvenirs qu'il a accumulé.
A priori, je compte écrire au moins neuf contes d'outre plan, neuf étant le nombre de démons apparaissant dans "La chute des Anges", nombre symbolique pour moi donc...
Sont en prévision d'écriture: "Au delà de ce que voit l'oeil", "le pré aux dames blanches", "Samantha et le créateur".













